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Couvent du Saint-Nom
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fr. Philippe Dockwiller Le frère Philippe Dockwiller du couvent de Lyon enseigne la théologie et la littérature à l’Université Catholique de Lyon. Il a soutenu sa thèse sur Hans Urs von Balthasar. Il est de plus aumônier de l'Institution Robin à Vienne (Isère).
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Toussaint. Dépasser les bornes

Extraits de l'homélie prononcée par le frère Philippe Dockwiller au couvent du Saint-Nom-de-Jésus de Lyon le lundi 1er novembre 2010 en la solennité de la Toussaint.

Évangile selon saint Matthieu, chapitre 5, versets 1 à 12.

Barre verte

Une fête d’automne, quand les jours sont plus courts et la nuit vraiment présente. Une date prise sur l’ancien calendrier païen qui célébrait ces jours-ci les disparus, et le moment d’une communication privilégiée entre le monde des morts et celui des vifs. C’est en évangélisant l’Angleterre que l’église d’Occident choisit le 1er novembre pour fêter la sainteté de tous les élus, ceux que nous connaissons et ceux que Dieu connaît : et nul autre ne peut les dénombrer. En Orient, cette fête arrive dans l’octave de Pâques. Le mystère pascal roule la pierre du tombeau…et redessine les frontières de la vie et de la mort.

La tombe, lieu ancien, extrêmement profond. Car l’être humain, sur toute la terre, est ce drôle d’animal qui vit avec de l’invisible. Et lorsque les dieux ont disparu, lorsque la foi est éteinte, il reste tout de même à chacun la nécessité de se situer dans le monde avec ses morts, ces invisibles que personne n’ose nier. Exclure Dieu, c’est possible. Nier les morts, c’est beaucoup plus difficile. Car nous vivons avec les morts, nous survivons avec eux et malgré eux parfois. Ce lieu de notre rapport aux morts est si fort qu’il continue à nous pousser dans les cimetières le 1er novembre… Alors que les prédicateurs s’évertuent à dire sans relâche que la Toussaint n’est pas la fête des morts, pourquoi sommes-nous encore allés au cimetière cet après-midi ? Ce lieu est si ancien et si profond que nous perpétuons ce geste pauvre et d’un certain point de vue ridicule : faire nos offrandes, déposer ces fleurs qui faneront et dont les morts n’ont cure. Pourquoi sommes-nous encore allés au cimetière cet après-midi ?

Peut-être parce qu’avec notre obsession d’autonomie contre le Seigneur, l’expérience de la perte et du deuil est passée en première ligne en nous, en première ligne... L’église, elle-même née de la mort et de la résurrection de son Seigneur, veut évangéliser ce pli profond de nos êtres. La bonne nouvelle va retentir là d’abord, comme au matin de Pâques. L’évangile commence son annonce définitive dans un jardin avec un tombeau ouvert et vide. Et lorsque nous entrons libres et vivants dans le jardin des morts, la sainteté des apôtres, des martyrs, des confesseurs, ici chez nous, la sainteté de Blandine, Pothin, Irénée, nous inspire cette curieuse pensée dans ces mots que je choisis pour vous : « Mon frère, ma sœur, mon amie, la frontière entre les vifs et ceux qui sont partis n’est pas vraiment ici. Tous les morts que tu devines ici ne sont pas égaux. Ici depuis que le Seigneur est ressuscité, la vieille évidence du saint homme, le vieux Job est contestée :

Là petits et grands se confondent

et l’esclave recouvre sa liberté. (Job 3,19)

Depuis que le Seigneur est ressuscité, la frontière entre les vivants et ceux qui ne louent plus le Seigneur n’est plus une question de cimetière… Tiens-toi en paix en ce lieu, recueille-toi et décide en sortant de chez les morts, décide de suivre le Fils ressuscité, jusqu’au jour où il te prendra dans la gloire de son Père… et alors tu lui seras définitivement semblable, car tu le verras tel qu’il est. »

L’inégalité suprême entre les morts et les saints est enracinée dans cette différence significative que nos volontés et nos intelligences graciées seront capables d’inscrire dans l’histoire de ce monde-ci. « Décide en sortant du jardin des morts, demande de suivre Jésus, l’agneau immolé et pourtant debout, ce signe impossible que le saint visionnaire Jean de Patmos a reçu pour l’église, le peuple vivant qui traverse les temps où la mort frappe l’épouse et le corps du Christ, l’ Assemblée des premiers-nés, ceux qui lavent leur robe dans le sang versé, le sang de l’agneau ; la grande épreuve, celle du témoignage dernier. »

La résurrection du Seigneur a déplacé les bornes de la mort. En son commencement, bien avant la Passion, la prédication du Christ Jésus a désigné les lieux où les évidences mondaines sont interrogées : le déplacement de la frontière entre ce qui appelé déjà et sera entièrement en Dieu, et ce qui n’existe plus vraiment est indiqué dans la proclamation des Béatitudes. Le Seigneur Christ invite à regarder les larmes, la pauvreté, la soif et la faim de justice, l’entièreté du cœur donné à Dieu, l’oppression subie à cause de Lui, tous ces lieux que nous nous évertuons à fuir. Il nous dit que ces réalités si difficiles sont promesses et signes du règne de Dieu, remis à ceux-là même qui subissent aujourd’hui le joug. Ces lieux sont les lieux de la contestation de la fausse vie du monde. Consommer et jouir, rendre les autres esclaves – y compris au nom de Dieu, réclamer ses droits au prix de la vie d’autres peuples, et même de nos propres enfants. Tout cela est mort, d’une mort bien plus hideuse que les corps reposant au creux de la terre. Une mort bien plus inquiétante que le cortège des zombies dans les rues du vieux Lyon ces jours-ci. Notre confort érigé en dû, notre façon de détruire la vie et les vivants continuée en habitude indolente, et notre bonne conscience qui juge toujours et encore les âges qui nous ont précédés. Mon Dieu, comme les Béatitudes proclamées par ton Fils devraient nous garder et nous transformer ! Et ce au point qu’au moins dans les cinq mètres autour de chacun de nous existe un peu de cet éclat où la liberté qui choisit Jésus advient et modifie l’atmosphère, la façon d’habiter et de servir, la manière de vivre, et donc à terme, la destinée finale de chacune de nos vies.

Les saints sont souvent cliniquement morts, mais ils vivent bien au-delà de nos imaginations. Sur cette planète, combien sont cliniquement vivants qui transportent la mort partout et toujours ?

Si tu décides de sortir du jardin des morts, cela signifie aussi que tu décides de vivre au service du dessein bienveillant du Maître qui aime la vie… et ce dessein peut te coûter ton confort, tes habitudes, et même ta propre existence. Ce coût est la mesure de ton bonheur en Dieu. Voilà ce que nous dit aujourd’hui le Seigneur, ce que dit l’immense foule de ceux qui l’ont cherché de toute leur âme, de tout leur être, de toutes leurs forces.

Il y a entre les morts et les saints une différence suprême : cinquante-huit personnes ont été tuées hier à Bagdad dans l’église Notre-Dame de la Délivrance. Parmi les morts, des baptisés qui priaient comme nous ce soir et qui étaient réunis pour célébrer le Jour du Seigneur comme nous ici. Parmi les morts, des membres des forces de sécurité irakiennes, et des preneurs d’otages. Cliniquement, ils sont tous morts. Mais il n’est pas indifférent de mourir en priant sous la croix de celui qui a laissé sa vie pour chacun. Il n’est pas indifférent de mourir en bénissant ceux qui vous massacrent. Il n’est pas indifférent de mourir sans maudire. Il n’est pas indifférent de mourir en tuant les autres et de hurler la grandeur d’un dieu écraseur d’humanité, un dieu qui parle et écrit son mauvais scénario dans la langue universelle des démons, une langue à laquelle les hommes se sont habitués : une langue religieuse souvent et toujours calcinée de haine. Il n’est pas indifférent de mourir en défendant les autres. Et il n’est pas indifférent de vivre en priant, de vivre pour les autres, de vivre en voulant le salut des autres. La frontière entre les morts et les vivants est pour l’église la frontière entre les saints, pécheurs pardonnés au pied de la croix, et le reste… ce reste, je le vois composé de ceux qui refusent activement le Seigneur et son Messie, et de ceux aussi, pires, et encore plus nombreux, qui veulent juste rester confortables et indifférents… La suprême différence se tient encore et toujours entre donner sa vie, au point de la perdre, et attendre pépère la retraite pour quelques années de rien et une éternité d’errance molle à l’image d’une vie molle.

La frontière entre les morts et les vivants d’éternité ne passe plus par le clos du cimetière, c’est cela que nous disons aujourd’hui dans le jardin des morts. La frontière passe en nous, en chacun de nous. Ceux qui vivent définitivement de Dieu savent aussi bien que nous – car ils furent à notre place un jour – où est cette frontière qu’il nous faut franchir. Et ils n’ont de cesse de demander au Seigneur de nous garder en chemin afin que nous sachions à l’heure décisive dépasser les bornes…

Oui, frères et sœurs, dépasser les bornes…

…mais dans le sens de la vie divine.

Fr. Philippe DOCKWILLER, Couvent du Saint-Nom-de-Jésus

Qui sont les morts ?