Le frère Ange Rodriguez, du couvent du Saint-Nom-de-Jésus, est l'exorciste du diocèse de Lyon.
Extraits de l'homélie prononcée par le frère Ange Rodriguez au couvent du Saint-Nom-de-Jésus de Lyon le dimanche 30 janvier 2011 lors du 4ème dimanche du temps ordinaire.
Évangile selon saint Matthieu, chapitre 5, versets 1 à 12.
Selon les critères de ce monde, Jésus n’est vainqueur ni de qui que ce soit, ni de quoi que ce soit. Cet homme, puissant en paroles et en actes, qui domine d’un seul mot la mer et ses tempêtes et ressuscite les morts, va glisser lamentablement vers le trou sombre de la mort, dans une effroyable faiblesse.
Cette religion chrétienne, qui se dit issue de cette doctrine, qui rassemble « tous le humbles du pays » - comme dit la première lecture - qui appelle ses membres à chercher l’humilité, qui deviendra un peuple petit et pauvre - comme dit toujours la première lecture - qui rassemble des gens qui ne sont pas des sages ni des puissants, ni de haute naissance - au contraire, qui rassemble ce qu’il y a de fou, ce qu’il y a de faible dans le monde ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien…, comme dit la deuxième lecture - comment a-t-elle pu tenir deux mille ans, et comment pourra-t-elle tenir dans un monde comme le nôtre ?
Regardons le programme des béatitudes : «Heureux les pauvres, les doux, les pacifiques, les miséricordieux, les cœurs purs, ce qui pleurent pour un rien et ce qui se laissent tabasser sans opposer de résistance ». Comment cela peut-il tenir en face des béatitudes de ce monde ?
Voyez vous mêmes : Heureux les pauvres de cœur ! Le monde répond : Heureux ceux qui ont un compte en banque, une résidence secondaire, la dernière voiture de luxe et tous les gadgets que propose la société de consommation.
Heureux les doux ! Et le monde nous dit : Heureux les battants, ceux qui ont les dents longues.
Heureux ceux qui pleurent ! Et le monde : Il ne faut pas se laisser aux sentiments ; le succès est aux réalistes.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ! Et le monde : Chacun pour soi, et les autres qu’ils se débrouillent, et sinon qu’ils débarrassent le plancher.
Heureux les miséricordieux ! Et le monde : Gloire aux forts, mort aux faibles !
Heureux les cœurs purs ! (les cœurs purs ne voient le mal nulle part) Et le monde : Méfiez-vous de tout le monde et ne faites confiance à personne.
Heureux les artisans de paix ! Et le monde : Ne vous laissez pas marcher sur les pieds ! Le concurrent, l’opposant, celui qui se met en travers de votre chemin, écrasez-le.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice. Et le monde : Tant pis pour eux ; ils n’avaient qu’à ne pas se mêler de ce qui ne les regardait pas.
Heureux si l’on vous insulte, si l’on vous persécute ! Et le monde : Mais, mon petit : la schizophrénie ça se soigne !
C’est quoi, cette religion de faibles, de paumés, de marginaux, de pauvres types et de doux rêveurs ?
Comment peut-elle faire face à ce monde qui est le notre, et comment peut-elle, dans sa faiblesse, apporter aux hommes un souffle d’espérance ?
Saint Paul, dans la suite du passage que nous venons d’entendre, où il parle de la faiblesse des chrétiens, fait un constat : Ce monde si fort, si puissant, le monde de l’argent et des plaisirs , le monde de la jouissance et de la frivolité, le monde de l’égoïsme et de la dureté de cœur, le monde de l’intransigeance et de la cruauté, avec ses prétentions orgueilleuses, a été et est encore aujourd’hui incapable d’apporter aux homme une réponse épanouissante aux questions fondamentales de l’existence : « A quoi ça sert de vivre ? » « Comment aimer de manière durable et heureuse ? » « Comment trouver une issue à la mort ? »
Et il va parler, pour la première fois dans l’histoire des religions, de la folie de Dieu : Dieu va opposer à la sagesse inutile et stérile de ce monde, sa propre folie, la folie de la croix.
Ecoutons-le : « Les juifs demandent des miracles, et les grecs cherchent la sagesse, mais nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant juifs que grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu, est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu, est plus forte que les hommes »
Car, voyez-vous mes frères, il y a en Dieu une face cachée : c’est qui est invisible en Dieu, c’est la face de sa gloire et de sa majesté…Et une face visible, qui est le contraire de sa face invisible : ce qui est visible de Dieu c’est son humanité, sa faiblesse et sa folie, en devenant un homme et en mourant sur une croix pour nous.
L’enjeu de cette opposition entre la puissance du monde et la faiblesse apparente de Dieu n’est autre que le salut de l’homme. Et pas seulement de l’homme, car il concerne tous les êtres, sur la terre et dans le ciel.
Pour qu’il apparaisse clairement que Dieu tient tout fermement dans sa main, et que le salut de l’homme ne peut être que grâce ; que sauver ce qui est déchu et relever ce qui est tombé ne peut être réalisé que par lui, il va « détruire la sagesse des sages et anéantir l’intelligence des intelligents ». Il s’est décidé à sauver l’homme par le moyen le plus inattendu. Il va utiliser le moyen le plus fou, le plus dérisoire, le plus mortifiant, le plus humiliant pour la raison humaine : il va se servir de la Croix.
Mes frères, le monde n’a pas changé dans sa folie. Et aujourd’hui, comme il y a deux mille ans dans le bassin méditerranéen, il n’en faut pas moins pour confondre l’orgueil de l’homme. Il faut que la sagesse humaine, courte et faible malgré ses prétentions, soit plongée, pour être recrée, dans la sagesse même de Dieu. Car, en Dieu, la folie est devenue sagesse, et la faiblesse est devenue puissance, « puissance de Dieu et sagesse de Dieu ; car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes ».
Jésus, notre Jésus, notre Dieu-Homme, aime jouer sur le paradoxe : Celui qui veut être grand, qu’il devienne comme un petit enfant ; celui qui veut être le premier, qu’il soit le dernier et le serviteur de tous ; celui qui veut gagner sa vie, la perdra, mais celui qui la perd à cause de moi, la gagnera…
Oui ; nous serons quelquefois méprisables aux yeux du monde ; oui, le monde peut nous haïr et nous persécuter, dire toute sorte de mal sur nous à cause de notre foi en Jésus ; oui, nous pouvons devenir la risée des sages et des intelligents. Mais nous savons que Dieu s’est rapproché de nous au plus près, pour ne faire qu’un avec Jésus, lui, qui s’est livré à la mort, et la mort et l’humiliation de la Croix, pour devenir le vainqueur du monde.
Nous aussi, nous serons vainqueurs du monde si nous suivons le chemin de sa Croix.
Et, comme disait une vieille dame qui souffrait beaucoup : « Par là où Jésus est passé, je peux aussi passer ».




