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Homélie prononcée par le frère Gabriel Nissim, le dimanche 11 décembre 2011, 3e dimanche de l'Avent
Evangile de Jésus Christ selon saint Jean
La lumière va venir – déjà, sur les habitants du pays de la mort, une lumière s’est levée.
Jean-Baptiste en est le témoin. Nous aussi, nous en sommes les témoins, frères et sœurs – nous pourrions, nous pouvons aujourd’hui en être les témoins. C’est pourquoi la nuit de Noël, nous allumerons des lumières dans nos maisons, dans nos églises : au milieu de la nuit qui, elle aussi, est là – est encore là.
Comme aussi nous le ferons à Pâques, la nuit de Pâques.
Nous allumons ces lumières la nuit, et ce n’est pas un hasard. Car même si le Christ est là, au milieu de nous, même si déjà la lumière du Christ éclaire bien des cœurs, en même temps, c’est encore la nuit. La nuit autour de nous, la nuit en nous. Bien souvent, encore beaucoup trop souvent.
Nuit de la faim. Nuit de l’angoisse, parfois jusqu’au désespoir. Nuit pour tous ceux dont la dignité est abîmée, bafouée, détruite. Tant de droits fondamentaux, tant de libertés essentielles qui sont déniées à tant de femmes, d’hommes et d’enfants. Hier, 10 décembre, c’était la Journée des droits de l’Homme – ces droits, expression de notre dignité humaine, qui sont encore très loin d’être respectés. Pour ne prendre qu’un seul exemple : ces vingt mille enfants qui aujourd’hui, au Mali, sont contraints de travailler dans des mines d’or – au service du dieu-Or.
La messe de minuit, à Noël, n’est pas un rite pittoresque pour faire joli. Et d’ailleurs, pourquoi pas à 6 h du soir, c’est bien plus commode pour faire ensuite un réveillon tranquille… Non ! la messe au milieu de la nuit, c’est un geste fort et significatif : c’est au plein milieu de la nuit que nous avons à témoigner au sujet de la lumière.
Témoigner au sujet de la lumière, c’est d’abord allumer en nous-mêmes la lumière.
Comme Jean-Baptiste, nous ne sommes pas nous-mêmes la lumière, et pourtant la lumière peut s’allumer en nous, nous en sommes capables. Il y a quelque temps, dans une pièce de la maison ici, celle où nous recevons nos amis, la plupart des ampoules ne fonctionnaient plus. On a fini par les changer, en prenant soin bien sûr de mettre des ampoules basse consommation, économies d’énergie oblige… Nous aussi, si en nous quelques ampoules sont faibles ou défaillantes, n’attendons pas pour les changer – et là, pas besoin de faire des économies d’énergie, au contraire, de façon à être un peu plus lumière les uns pour les autres. En ce mois de décembre où les lumières brillent partout dans la ville, elles devraient être pour nous un rappel de ce que nous dit s. Paul : « vous êtes lumière dans le Seigneur – tous, vous êtes des enfants de lumière ; conduisez-vous donc en enfants de lumière ! » (Éphésiens, 5,8 ; 1 Timothée, 5,5).
« Enfants de lumière » : c’est bien Dieu qui fait que ça s’allume en nous ; à nous pourtant de brancher la prise et de vérifier l’état des ampoules. Mais si la prise est branchée et l’ampoule en bon état, le courant va passer et la lumière va s’allumer. Elle va éclairer les autres, au moins un peu, et si possible beaucoup !
Je lisais l’autre jour dans un journal l’histoire de quelqu’un qui racontait ce qui lui était récemment arrivé. C’est un monsieur super-actif, super-connecté, avec deux ou trois téléphones portables, I-phone, tablette, Facebook, Twitter, etc. Un beau jour, raconte-t-il, tout à coup il se demande : « mais où ça va ? où je cours si vite ? » Il se dit qu’il faut absolument qu’il fasse un break, mais comment ? Alors il pense aux monastères. Il n’est pas croyant, mais il dit à sa femme, sans trop y croire, qu’il va aller là, et tout débrancher pendant une semaine. Elle lui dit : « vas-y ! ». Et il l’a fait ! Alors là, au bout de deux, trois jours et de quelques nuits (il se levait chaque nuit pour partager la prière des moines), il a compris qu’il passait à côté de quelque chose d’essentiel pour sa vie, qu’il manquait à sa propre humanité. Il s’est mis à respirer, à vivre à un rythme humain. Il a retrouvé « sa » vie, quelque chose, dit-il, de son âme. Puis il a discuté avec un des moines et il est en quelque sorte revenu à lui-même. « Il y a parmi vous quelqu’un que vous ne connaissez pas » – pour nous le Christ, mais pour lui, non croyant, tout simplement lui-même.
C’est là une seconde façon pour nous aujourd’hui de témoigner au sujet de la lumière : ne pas hésiter à contester, par notre façon de vivre, par notre parole, les fausses lumières comme les nuits de l’injustice. Non pas en pointant un doigt accusateur sur le monde d’aujourd’hui ni en condamnant les personnes : cet homme ne s’est pas du tout senti condamné par le moine. Mais il a tout simplement (re)découvert une autre façon de vivre. A nous donc de savoir montrer les impasses, de proposer des chemins qui aient du sens. Nous pouvons nous appuyer sur notre foi pour dire une vérité de l’homme : à condition de rester modestes, bien souvent l’Évangile pourra nous aider à proposer des chemins de vérité humaine et divine. Une vérité durable, un sens durable. Le « durable » ne concerne pas le domaine de l’écologie seulement. Il vaut aussi, comme Benoît XVI le rappelait devant le parlement allemand il y a quelques mois, dans l’ordre de l’humain.
Je suis frappé de voir, quand nous ne jugeons pas mais que nous offrons des pistes, quand nous disons comment il est possible de donner de la valeur à la vie, au travail, aux relations, aux loisirs, combien de gens, de jeunes en particulier sont avides d’écouter. Je crois que parfois nous pouvons non seulement allumer la lumière en nous-mêmes, mais que nous pourrions parfois l’allumer chez les autres, ou plutôt aider les autres à allumer en eux-mêmes cette lumière.
Cela nous amène à une troisième façon d’être témoins au sujet de la lumière : témoigner d’une espérance. L’espérance qu’un jour – le Jour de Dieu – la lumière viendra briller sur l’humanité. Qu’elle brillera sur chacun de nous, en chacun de nous, au point de vaincre nos obscurités, nos angoisses, nos nuits. Qu’elle brillera sur l’humanité entière, se répandant sur chacun et sur tous – et qu’alors tous, nous deviendrons lumineux !
C’est cette espérance que Jean Baptiste nous invite à partager avec lui : ces mini-lumières que nous allumons comme lui dès aujourd’hui, arrivera le jour où elles deviendront à la fois éblouissantes et infiniment douces, quand nous serons comme tout entiers baignés de la lumière du Christ : nous, chacune et chacun ; tous, toute notre humanité passée, présente et à venir.
Et le signe que cette espérance n’est pas de l’illusion, c’est que dès aujourd’hui, au sein de notre humanité obscurcie et encore ténébreuse, elle brille ici et là.
Aussi je vous livre pour terminer cette belle phrase de Guy Aurenche – cette nouvelle « béatitude » qu’il a inventée :
« Bienheureux les fêlés, ils laisseront passer la lumière ! »




