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Homélie prononcée par le frère Gabriel Nissim au couvent des Dominicains de Strasbourg, dimanche 16 octobre 2011
29e dimanche du temps ordinaire, année A
Lectures : Isaïe 45, 1-6 ; Thessaloniciens 1, 1-5
Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,15-21.
Il y a César, et il y a Dieu.
Il y a l’empire de César, à l’époque de Jésus un certain Tibère – aujourd’hui pour nous ici, les institutions politiques françaises, européennes, internationales.
Et il y a le « royaume » de Dieu, dont Jésus nous dit : « il est tout proche, il est déjà là au milieu de vous… », si proche que ses apôtres lui demanderont : « Est-ce maintenant que tu vas restaurer la royauté en Israël ? », sous-entendu : en chassant les Romains et en remplaçant l’Empire de César par le Royaume de Dieu…
Or Jésus, non seulement ne va pas chasser l’occupant romain, mais devant Pilate il dira : « mon royaume n’est pas de ce monde ». Et pourtant, Jésus nous enseigne à demander chaque jour à Dieu : « Que ton règne vienne ! » – qu’il vienne parmi nous ici ; de même que nous demandons aussi : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Il s’agit donc bien que le règne de Dieu s’établisse ici sur terre.
Alors, comment cela se passe-t-il entre le Royaume de Dieu d’une part, et les institutions sociales, économiques, politiques humaines ?
Autrement dit, comment nous, aujourd’hui, pouvons-nous « rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ?
Je vous propose trois réflexions.
D’abord nous avons à prendre acte qu’il est toujours nécessaire de séparer Dieu et César, Dieu et toute forme de pouvoir humain et de responsabilité. Aucun pouvoir humain n’a le droit de se prendre pour Dieu : ni le Roi des Belges, ni la Reine d’Angleterre, ni le Pape en tant que chef de l’Etat du Vatican (le Vatican, pas plus que les Etats du Pape, quand ils existaient, ne sont le royaume de Dieu), ni le président de la République.
Mais pas plus un chef d’entreprise ne peut se prendre pour Dieu, un père ou une mère de famille, une autorité sociale, intellectuelle ni non plus religieuse : le prêtre que je suis, pas plus que l’évêque ou le pape, nous ne pouvons nous prendre pour Dieu.
« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », cela veut donc dire d’abord : Dieu seul est Dieu, il n’y en a pas d’autres ! Nous, quelques soient nos fonctions, notre pouvoir ou notre autorité, nous restons des hommes et notre autorité est humaine.
Jésus désacralise donc tout pouvoir humain, toute institution humaine, y compris l’institution de l’Eglise. L’Eglise annonce et prépare le Royaume de Dieu, elle en est à certains égards le germe, mais elle n’est pas encore le Royaume.
Dieu seul est Dieu, et nous sommes donc tous de libres enfants de Dieu, fondamentalement égaux en dignité.
Cela dit – deuxième réflexion – nous devons néanmoins « rendre à César ce qui est à César ».
Il nous faut donc apporter notre contribution au fonctionnement des institutions sociales, économiques, politiques humaines, à tout ce qui nous permet de vivre ensemble puisque nous vivons en société organisée. Nous ne pouvons pas nous comporter comme des « consommateurs ». J’observe hélas que ce genre de comportement est pourtant de plus en plus fréquent : on veut jouir de ses droits, mais sans mettre soi-même la main à la pâte.
Ainsi « rendre à César ce qui est à César » signifie que nous avons chacune et chacun la responsabilité (c’est une belle responsabilité), voire parfois le devoir, de participer à la vie de la société, à tous les niveaux, d’y apporter notre écot sans nous conduire en pique-assiette, chacun à la mesure de nos moyens. Cela commence dès l’enfance, et les parents savent bien demander à leurs enfants de mettre le couvert ou de débarrasser la table : de même à tous les niveaux, nous n’avons pas à nous mettre les pieds sous la table sans nous préoccuper de prendre notre part de la
vie commune.
« Rendre à César… » signifiera évidemment en premier lieu payer ses impôts, mais aussi refuser l’évasion fiscale ou les paradis fiscaux, comme le veut l’actuelle campagne du CCFD. Mais aussi tant de façons d’assumer des responsabilités diverses, et beaucoup le font : je suis rempli d’admiration pour toutes celles et ceux qui jour après jour, année après année, portent ainsi des responsabilités souvent difficiles mais indispensables pour notre vie ensemble, que ce soit dans la vie associative (en général bénévolement), dans la vie économique, dans l’éducation, pour rendre la justice, etc. ; ceux aussi qui prennent des responsabilités politiques, et ce n’est de loin pas le plus facile !
Au fond, « rendre à César… » c’est rendre aux autres ce que je leur dois : nous recevons des autres, tout au long de notre existence – à nous donc de rendre, chacun à la mesure de ses moyens. Il n’y a pas de communauté humaine sans cet échange permanent. C’est un bonheur de pouvoir ainsi contribuer au bien de tous, mais c’est aussi notre dignité que de pouvoir rendre à notre tour aux autres, comme nous-mêmes avons reçu.
Enfin – dernier point, nous sommes invités à rendre à Dieu ce qui est à Dieu.
Car tout ce que j’ai, tout ce que je suis, je l’ai reçu de lui. Et voilà qu’en tant qu’être humain, Dieu m’invite à lui « rendre », à partir de ce que j’ai reçu de lui. C’est assez inouï, si l’on y pense, que cette capacité qui est la nôtre de pouvoir lui rendre à notre tour. Or c’est de cette façon que le Royaume de Dieu s’établit sur terre, quand là aussi nous ne faisons pas que consommer ce que nous recevons de Dieu, mais quand nous le faisons fructifier, quand nous portons du fruit à partir de ce que Dieu nous a donné.
Ainsi « rendre à Dieu ce qui est à Dieu », c’est porter le fruit qu’il attend de nous.
Car Dieu pourrait bien être du genre des bons vignerons alsaciens : il aime son raisin, il aime son vin, et il aime surtout sa vigne. Il n’est jamais tant heureux que quand sa vigne donne beaucoup de bon raisin, et surtout de bon vin.
Tout à l’heure d’ailleurs nous allons bénir Dieu pour le vin, « fruit de la terre et du travail des hommes », comme pour le pain, lui aussi « fruit de la terre et du travail des hommes » : ce sont non seulement le pain, le vin, mais tous les fruits de notre travail, de nos engagements, de notre vie que nous lui présentons, justement comme fruits de ses dons et de la façon dont nous les avons fait fructifier. Et voilà qu’il les prend dans ses mains et qu’il en fait rien moins que « le vin du Royaume éternel » comme nous allons le dire, rien moins que son propre sang.
Il y a quelques années, quand j’étais producteur de la Messe télévisée, j’ai eu un jour une surprise inattendue et pas très agréable. La messe était retransmise ce dimanche-là en Eurovision depuis Ronchamp. Et voilà-t-il pas que le célébrant, au moment justement de l’offertoire, se met à sortir de sous l’autel deux bouteilles et les présente à l’écran en disant : « aujourd’hui nous allons célébrer avec un Muscat d’Alsace et avec un Blanc de Blancs… » J’étais impuissant et dans mes petits souliers ! Mais sur le fond ce prêtre n’avait pas tort de mettre en valeur le don de Dieu que nous lui rendions en bon vin : c’était ce vin qui allait devenir le sang du Christ, le vin du Royaume de Dieu. Aujourd’hui, je n’ai malheureusement pas vraiment de bonne bouteille pour cette messe, mais, au moment de l’offertoire, nous allons pouvoir nous réjouir quand même : tant et tant de fruits que notre vie a portés, aux uns et aux autres !
Tous ces fruits que le Christ va prendre dans ses mains pour en faire ici et maintenant le pain et le vin du Royaume de Dieu.




