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Face aux murs

Homélie du frère Gabriel Nissim prononcée au couvent des dominicains le dimanche 22 janvier 2012, 3e dimanche du temps ordinaire

Evangile de Jésus-Christ selon saint Marc, chapitre 1, versets 14 à 20

Frères et sœurs,

Nous célébrons aujourd’hui le dimanche qui se situe dans la «  Semaine de prière pour l’unité des chrétiens  ». Une unité encore loin d’être réalisée, vous le savez  : il y a quelques semaines, j’entendais une personne revenant d’Irlande du Nord  qui nous disait que malgré la fin de la violence armée, des murs continuent de s’y construire entre quartiers catholiques et protestants. Aujourd’hui de tels murs s’élèvent un peu partout entre peuples, au Moyen-Orient ou ailleurs  : murs visibles, mais aussi ces murs invisibles et parfois d’autant plus hauts. J’ai peur qu’il y ait de plus en plus de ces murs entre groupes humains, et jusqu’au sein de nos familles.
Nous sommes invités à prier pour l’unité des chrétiens, mais tout autant à prier pour l’unité de la famille humaine, que ce soit au plan local ou mondial. D’ailleurs unité des chrétiens et unité de la famille humaine vont de pair, car si le Christ veut l’unité, prie pour l’unité de ses disciples, c’est comme un témoignage et un signe de ce à quoi tous sont appelés – plus encore, destinés, faudrait-il dire. Car nous sommes destinés à former tous une seule fraternité humaine, un seul Corps du Christ. Oui, Dieu a envie de réunir tous ses enfants. Cela nous sera donné par lui, et donc, dès maintenant, à nous de préparer cette fête, d’y travailler, de nous mettre en route les uns vers les autres  ; cela représente parfois beaucoup de chemin à parcourir, y compris jusqu’à ceux qui nous sont apparemment les plus proches.
Oui, l’unité, nous sommes faits pour ça  ! Chacun de nous est insuffisant à lui-même. C’est une erreur de croire que je peux vivre seulement avec moi-même – même s’il m’arrive à moi aussi de me dire parfois que je serais tellement mieux tout seul  ! Pour les individualistes impénitents que nous sommes de plus en plus aujourd’hui, il faut prendre garde de céder à la tentation de penser cela. De le penser à titre personnel, comme de le penser à titre collectif  : voyez comme monte l’égoïsme des groupes sociaux, des peuples, face à la crise économique. En réalité je ne peux atteindre ma propre humanité tout seul. Un groupe non plus, ni un peuple, ni une Église, ne peut atteindre son épanouissement, sa vérité profonde à lui seul, à elle seule, sans les autres.
 C’est pourquoi l’unité n’est ni l’uniformité ni la fusion. Toujours, l’unité, c’est «  avec la différence en partage  ». Ne confondons pas division et différence  : la division, non  ; la différence, oui. La division, la séparation, c’est mortifère. La différence, elle, est vivifiante  : il faut une tension entre les pôles pour que jaillisse l’étincelle. L’unité, ce n’est ni de faire pareil, ni de penser pareil, ni de vivre pareil. C’est bien pourquoi la différence est difficile à accepter, car bien souvent la différence de l’autre m’agresse  ; je la ressens comme une mise en cause, voire une critique de ce que je pense, je sens, je vis moi-même. Différence rime avec difficile.
Pourtant vous savez le rôle structurant de la différence dans l’humanité  : différence entre générations, entre l’homme et la femme, entre langues, cultures – y compris différence entre nos approches de Dieu.
    Or là précisément, de façon surprenante, le texte de l’évangile de ce jour nous apporte un éclairage, comme aussi l’évocation du prophète Jonas à la première lecture.
C’est un évangile de l’appel.
Face à la tentation de me suffire à moi-même, de m’enfermer entre mes quatre murs, moi, ou avec le petit groupe de mes «  semblables  », le Christ appelle. Dieu m’appelle. Les autres m’appellent. Cela n’a rien d’évident  : Jonas n’avait vraiment aucune envie d’aller à Ninive, cette grande ville païenne dont les habitants ne méritaient pas qu’on s’intéresse à eux  ! Il a fallu que Dieu insiste beaucoup… Les quatre disciples de l’évangile, eux, ont répondu aussitôt, du moins ce jour-là – ensuite ils auront bien des moments d’hésitation.
Pourtant bienheureux appel et bienheureux sommes-nous quand nous entendons cet appel du Christ à aller vers les autres. Je lisais récemment  un livre qui le soulignait : l’appel de Dieu, dans la Bible, brise l’enfermement de l’homme en lui-même. Sans cesse, depuis Abraham jusqu’à Moïse, les prophètes, jusqu’à nous-mêmes, il faut qu’un appel vienne me révéler que je ne suis pas voué à moi-même, que je ne suis pas fait pour rester comme enfermé, dans un cercle clos. Se lever et suivre l’appel, pour Pierre et ses compagnons, cela ouvre leur vie, radicalement.
Et en y réfléchissant, j’ai pris conscience à nouveau combien pour moi personnellement, l’appel que j’ai entendu enfant a été une source de vie, à quel point il a structuré mon existence. Ce n’est évidemment pas qu’on y réponde chaque jour  ! Mais tel est bien l’effet de l’appel du Christ  : nous mettre en chemin vers un moi ouvert et non plus clos en nous-même, moi avec les autres, moi grâce à la rencontre des autres.
    Alors durant cette Semaine de prière pour l’unité des chrétiens et dans ce monde globalisé, ne voyons pas cette unité comme un but en soi, mais bien plutôt comme le début de réalisation de l’unité de la famille humaine. Nos communautés chrétiennes, nos Églises, dans la mesure où elles vivent peu ou prou cette unité, sont alors un signe visible important d’une vocation qui est celle de tous – un signe de cette destinée qui est la nôtre de vivre unis ensemble avec la différence en partage. Cela montre que même si c’est difficile, il est  possible de faire communauté – une vraie communauté, pas une secte close. J’ajouterai  : ce qui se passe aujourd’hui dans la rencontre entre les religions, entre les croyants, est un signe du même ordre et tout aussi important. Montrer qu’il est possible de se rencontrer et que notre foi en Dieu nous appelle sans cesse les uns vers les autres, pour détruire ces murs qui nous enferment plutôt qu’ils ne nous défendent.
L’unité, dans nos communautés, entre chrétiens, entre croyants, comme un signe avant-coureur de la fraternité que Dieu nous prépare  à tous : cette grande fête des  peuples, ce grand repas de famille que Dieu est en train d’organiser, là où chacun de nous pourra goûter à la joie de vivre des autres.

Face aux murs