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Homélie du frère Gabriel Nissim prononcée à la cathédrale de Strasbourg, dimanche 30 octobre 2011
Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu, 23,1-12
Si j’avais ici un grand écran, frères et sœurs, j’aimerais vous projeter une photo, la photo d’un Strasbourgeois qui, je trouve, traduit admirablement l’évangile que nous venons d’entendre. Certains d’entre vous connaissent peut-être cette photo : c’est celle de Charles de Foucauld prise à la fin de sa vie à Tamanrasset. Sur son visage se lit une humilité étonnante, et surtout cette fraternité qui était sa vocation, celle d’être le « petit frère universel ».
Ce n’est pas dans la belle maison familiale où il est né, place Broglie, que cette vocation l’avait saisi, mais sans doute à Nazareth, où il a vécu plusieurs années comme jardinier des Sœurs Clarisses. C’est probablement là, dans la proximité avec Jésus, enfant, adolescent, jeune adulte, qu’il a senti cette vocation. A Beni-Abbès il nomme sa chapelle la Khaoua c'est-à-dire « Fraternité » du Sacré-Cœur et il écrit à sa cousine : « Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs, à me regarder comme leur frère, le frère universel. Ils commencent à appeler la maison "la Fraternité", et cela m'est doux ».
« Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères. »
« N’appelez personne ‘père’ sur la terre, car vous n’avez qu’un seul père, celui qui est aux cieux. »
Si j’insiste aujourd’hui sur cette fraternité universelle et sur la figure du frère Charles, c’est en raison de ce qui s’est passé à Assise, ce jeudi dernier le 27 octobre. Benoît XVI, 25 ans après Jean-Paul II, a voulu à son tour y réunir des représentants de toutes les religions, ainsi que des femmes et des hommes « de bonne volonté ». Et ici même, dans cette cathédrale, nous aussi, jeudi dernier, nous avons prié entre chrétiens de différentes confessions. Puis nous avons traversé la place du Château et nous nous sommes rendus au Palais des Rohan : là, ensemble, Juifs, Musulmans, Hindouistes, Bouddhistes, Bahaïs, Chrétiens, accueillis par le maire de Strasbourg, nous avons pris l’engagement, en tant que croyants, d’œuvrer pour la fraternité universelle, de la vivre nous-mêmes ici. Puis nous nous sommes donné le baiser de paix.
Ce n’est pas un hasard si le Pape a proposé à nouveau une telle rencontre entre les croyants. Elle est sûrement plus nécessaire qu’il y a 25 ans. C’est que les religions sont encore très loin de compte en tant qu’artisans de paix et de fraternité universelle. Il nous faut hélas le constater, elles sont bien plutôt, jusqu’aujourd’hui, source de violence et d’exclusion. Beaucoup d’entre nous, nous avons peur des autres religions. Et les croyants des autres religions ont eux aussi souvent peur de nous, chrétiens.
Aussi le geste posé jeudi dernier à Assise, comme ici à Strasbourg et en beaucoup d’autres endroits dans le monde est un geste d’espérance : espérance en Dieu pour qu’il nous aide nous, croyants de toutes religions, à mettre la fraternité universelle au premier rang de nos engagements. Espérance en nous-mêmes aussi, car c’est en posant ainsi des gestes forts que la fraternité avancera. « Vous êtes tous frères », nous dit le Christ. Il nous le dit à nous aujourd’hui, dans le monde qui est le nôtre : à nous de mettre notre intelligence et nos forces (il nous en faudra !) pour faire passer cette fraternité dans nos vies et dans toutes nos relations.
Dans nos relations et nos responsabilités : c’est le second point que je voudrais souligner dans ce texte d’évangile. Mettre en œuvre ce que Jésus nous dit sur la façon de vivre nos responsabilités. Il nous avertit : attention au pouvoir, à toute forme de pouvoir, y compris et d’abord religieux, car le pouvoir, les hiérarchies de tous ordres risquent de dissimuler la fraternité fondamentale qui existe entre nous et de nous la faire oublier. Quand je suis en relation avec quelqu’un dans l’exercice de mes fonctions, quelles que soient ces fonctions, ou quand simplement je m’adresse à quelqu’un, je ne dois jamais oublier que je m’adresse à quelqu’un qui fondamentalement est ma sœur, mon frère. Je ne m’adresse pas d’abord à mon subordonné ou à mon supérieur, à mon employé ou à mon patron, à mon professeur ou à mon élève, à un prêtre ou à un fidèle laïc : celui qui est en face de moi est d’abord une sœur, un frère. Dans l’Église aussi nous avons établi des hiérarchies : on ne compte plus les « Monseigneur », les « Éminence », les « Père Abbé », les « Mère supérieure », les « directeur de conscience » et autres maîtres spirituels… Cela aussi risque fort de nous faire oublier notre fraternité fondamentale.
Cela vaut aussi au sein de la famille, entre parents et enfants : vous qui êtes père ou mère, vous êtes d’abord frères et sœurs de vos enfants. Et chacun de nous, en tant qu’enfant, nous avons à avoir d’abord pour nos parents ce regard fraternel, car devant Dieu notre père, nous sommes frères. Cela nous aiderait à une liberté intérieure qui souvent nous manque entre parents et enfants et qui serait parfois bénéfique pour détendre les relations familiales.
Attention : cela n’enlève évidemment rien, au contraire, aux responsabilités que nous pouvons avoir à exercer soit dans la famille, soit dans la société, soit dans l’Église. Ces responsabilités sont indispensables non seulement au bon fonctionnement de la société, mais aussi à notre vie : les enfants ont besoin de leurs parents, pour ne prendre que cet exemple. Mais nous avons à les vivre toujours dans le respect mutuel, car tous et chacun, nous n’avons qu’un seul « responsable », le Christ, un seul père, Dieu, et nous sommes tous frères.
Ici même, en cet instant, dans cette cathédrale, cette fraternité s’établit déjà entre nous. Je vous appelle « frères et sœurs », parce que c’est vrai, nous le sommes.
Mais heureusement il n’y a pas qu’ici que nous pouvons en faire l’expérience. Je vous en donne pour conclure un seul exemple que vous avez sûrement vous-même vécu, celui de la musique. L’autre jour une jeune fille de 13/14 ans me racontait comment elle avait été à un concert de musique rock – elle est passionnée de rock, et elle y avait entraîné son père. Et tous deux me disaient ces moments magiques où l’on se sent tellement heureux ensemble – entre elle et son papa il y a eu sûrement à ce moment-là quelque chose de cette expérience de fraternité, comme aussi avec tous ceux qui étaient là et qui communiaient dans l’émotion de la musique. Ou encore j’ai vu ces jours-ci une vidéo prise en Italie où toute une salle se lève pour chanter avec l’orchestre et la chorale dans un sentiment de communion qui les fait pleurer d’émotion.
Oui, la fraternité universelle, cela existe, et nous pouvons la faire exister. Ici même tout à l’heure nous dirons ensemble la prière du « Notre Père », et la parole du Christ prendra corps entre nous. Devant lui, en lui, par lui, nous sommes tous frères.
Réjouissons-nous : il y a de quoi être heureux de savoir que cette fraternité universelle n’est pas une utopie, mais que c’est un don de Dieu notre Père à nous ses enfants. Ce don, à nous d’en faire l’expérience, de commencer à le vivre, à nous de le faire fructifier.




