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De l'ombre à la lumière

Homélie prononcée par le frère Bernard Senelle, dimanche de l'Epiphanie, 8 janvier 2011

Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu, chapitre 2, versets 1 à 12

Aujourd’hui nous célébrons la fête de la lumière qui rayonne et resplendit  : le Christ manifesté en notre monde. «  Debout Jérusalem  ! Resplendis  : elle est venue ta lumière et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.  » (Is.60, 1). Chacun d’entre nous est aujourd’hui illuminé par cette lumière et appelé à partager l’inquiétude de ces hommes en recherche et en marche que sont les mages venus d’Orient. L’Evangile parle de mages, plus tard on  les appellera rois  sans doute en référence au psaume 72 que nous venons de chanter  : «  Les rois de Tarsis et des îles apporteront des présents, les rois de Saba et de Seba feront leur offrande  » Gaspar, Melchior et Balthazar. Ces mages mystérieux qui sont plutôt des astronomes débutent la grande marche de celles et ceux qui se laissent guidés par l’étoile de l’humanité  : le Christ qui illumine tout homme, le païen comme le croyant. Après les bergers, les sages et les savants viennent adorer et offrir leurs cadeaux  : l’encens pour l’enfant né de Dieu, l’or pour le roi dont la Royauté n’est pas de ce monde, la myrrhe qui préfigure l’embaumement après la Passion.
Frères et sœurs, vous savez que c’est François d’Assise qui a créé une des premières crèches vivantes en 1223 en utilisant des personnages réels. Je remarque que dans les crèches que nous confectionnons en modèle réduit, il manque un personnage qui pourtant marque l’épisode évangélique que nous venons d’écouter. C’est Hérode. Pourquoi évoquer ce trouble-fête me direz-vous  ? Je répondrai parce qu’il est là et qu’il intrigue et qu’une joie n’est authentique que si elle regarde la réalité en face. Jésus est né, nous l’avons médité au cours de la nuit de Noël, sous un règne d’oppression, d’absence de liberté. La méfiance régnait partout, l’espionnage, la flatterie, l’intrigue sévissaient et c’était la misère autant que la terreur meurtrière. Pendant ce temps, comme dans beaucoup des dictatures de l’histoire, le roi vivait dans le luxe. Bref, pour reprendre une expression à la mode sur le net  : ce n’est pas le monde des bisounours. C’est pourtant celui de Noël et de l’Epiphanie et nous célébrons une fête, un jour de joie.
Nous célébrons la lumière mais l’ombre plane, la rage du tyran est présente et son inquiétude n’a rien à voir avec celle dont parlera saint Augustin  : «  mon cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. Hérode se sent menacé dans son pouvoir comme il nous arrive de percevoir Dieu ou l’autre comme une menace. Et pourtant, la fragilité de l’enfant, la vie qui sera celle de Jésus et sa Passion annoncée aujourd’hui par la myrrhe sont là pour nous pacifier. La joie de cette fête c’est la découverte toujours émerveillée que Dieu, notre Créateur loin d’être une menace, est notre allié et notre Sauveur. Il se laissera chasser et éliminer plutôt que de tuer ses ennemis. Il n’y a rien à craindre sauf pour Hérode à perdre la violence qu’il porte en lui.
Quel contraste entre le bonheur des humbles et des chercheurs de Dieu en marche et le tourment de l’homme installé dans son pouvoir et son argent  ! C’est David contre Goliath  ! Quel abîme entre l’inquiétude du tyran et celle de tant et tant de chercheurs qui partage l’inquiétude exprimée par Augustin. L’innocence du cœur inquiet peut triompher de la force et de la violence,   «  la force des mains nues  » pour reprendre l’expression de Pierre Claverie peut l’emporter sur celle des armes et de l’intrigue. Car Hérode entend transformer les mages en agents secrets de sa politique de persécution  : «  avertissez-moi  » et, dans ce but, il consulte de nuit les savants personnages. Il aurait pu comme un autre sage qui viendra consulter de nuit poser une question de vie  : «  comment un homme peut-il naître étant vieux  ?  » Nicodème est sujet lui aussi à une inquiétude du même ordre que celle des mages.
La joie de cette fête c’est de contempler notre réalité et d’espérer la conversion des Hérode de tous les temps. La route des mages est longue et son terme est l’humilité qui prépare à la croix. C’est un long chemin tant intérieur qu’extérieur et le tyran ne peut rien prendre à celui n’a rien et dont le bonheur sera précisément de tout donner jusqu’à sa vie. Et puis, ces mages qui donnent leurs richesses recevront le bonheur d’être à leur tour des constellations qui indiquent la route. C’est ce que nous appelons le chemin de sainteté.
Frères et sœurs la joie de Noël et de l’Epiphanie qui éclate aujourd’hui dans notre monde aime les gens et les réalités telles qu’elles sont. Elle a l’audace de croire qu’à force d’amour on peut transfigurer l’homme et la création toute entière. C’est la plus belle expression de l’amour de Dieu, celle qui fait resplendir sa gloire sur notre humanité et communique une paix profonde, une paix inquiète de Dieu, mais confiante en sa bonté.

De l'ombre à la lumière