Le fr. Rémy Valléjo, du couvent de Strasbourg, est le directeur du Centre Emmanuel Mounier. Il dirige et coordonne aussi le Rhin mystique.
Homélie prononcée par le frère Rémy Valléjo au couvent Saint-Pierre Martyr de Strasbourg, le 13 novembre 2001 pour le 33e dimanche du temps ordinaire année A
Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu chapitre 25, versets 14 à 30
Pris de peur, le serviteur s'en alla cacher le talent dans la terre...
Peur...
N'avez vous jamais eu peur?
Non pas seulement cette peur qui sauvagement vous saute à la gorge, tel un agresseur dans la nuit.
Mais cette peur...
qui sournoisement empoisonne le coeur, envahit les entrailles, tétanise le corps tout entier et vous précipite brusquement dans les ténèbres.
Cette peur, notre humanité l'éprouve avec peine, depuis le jour où, au jardin d'Eden, un homme fut pris de peur à l'approche du Seigneur.
Vous souvenez-vous de cette parole au livre de la Genèse ?
"J'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché". (Genèse 3, 10)
Adam a peur parce qu'il sait.
Il sait qu'il est nu faible et sans défense.
Ce regard sur lui-même, lucide et sans concession, est alors à l'origine d'inquiétudes qui ne lui laissent plus aucun repos.
Adam tente bien de couvrir sa nudité à ses propres yeux de même qu'il cherche à la dérober aux yeux du Seigneur.Mais c'est en vain.
Car ces gestes loin de cacher sa faiblesse la révèlent encore davantage.
Dans la parabole de ce jour, c'est toujours cette même peur qui révèle la faiblesse du serviteur.
Ce serviteur,
c'est un homme incapable de prendre soin de ce qui lui est confié,
tant il se laisse inquiéter par la lucidité de son regard,
une lucidité qui d'ailleurs n'exprime guère plus que la dureté de ses sentiments.
Vous savez, de ces sentiments que non seulement nous préférerions cacher à nos propres yeux,
mais que plus encore nous voudrions à jamais enfouir sous terre.
Le serviteur a peur parce qu'il sait.
Il sait que son maître est un homme dur, qui moissonne où il n'a pas semé et ramasse où il n'a pas répandu le grain.
Mais ce savoir ou, plus exactement, ce regard du serviteur sur son maître est très certainement plus dur que n'est le maître en réalité.
En effet, dans la parabole il n'y a guère que le serviteur pour affirmer que le maître est un homme âpre au gain.
D'ailleurs, à son retour, le maître ne fait pas autre chose que de renvoyer le serviteur à ses propres affirmations.
En fait, les paroles du serviteur ne disent absolument rien du maître.
En revanche elles révèlent le regard d'un homme gagné par la peur.
Un homme tellement conscient de sa propre faiblesse,
et qui certainement nourrit trop de doutes sur lui-même pour ne pas voir en son prochain autre chose qu'un agresseur.
Si le serviteur a peur c'est donc qu'il sait.
Il sait qu'il est lui-même cet homme dur et âpre au gain,
qui moissonne où il n'a pas semé et ramasse où il n'a pas répandu le grain.
En fait, le serviteur sait sur lui-même non seulement ce qu'il projette sur son maître mais aussi ce qu'il voudrait à jamais rejeter de son être profond:
à savoir cette malheureuse capacité de l'homme à faire disparaître son prochain.
En effet, si le serviteur enfouit le bien de son maître,
c'est non seulement par crainte d'être incapable de gérer ce bien,
mais aussi parce qu'au tréfonds de lui-même c'est bel et bien le maître qu'il eut été capable de faire disparaitre sous terre.
Le serviteur de notre parabole n'est guère plus qu'un fils d'Adam:
un homme qui a peur,
de cette peur laisse pressentir Caïn, sa jalousie et son meurtre.
Si cette parabole est un témoignage sur le coeur de l'homme.
Elle est aussi et certainement plus encore un appel à sortir des ténèbres de nos peurs
pour enfin entrer avec confiance dans la joie de Notre Seigneur.
La confiance...
N'avez-vous jamais éprouvé la confiance ?
Non pas uniquement la confiance en soi,
qui, plus ou moins volontaire, volontariste, nous donne vaillamment de risquer l'impossible.
Mais la confiance de notre prochain,
inconditionnelle et bienveillante,
qui non seulement nous appelle à sortir des ténèbres de nos peurs,
mais qui nous comble aussi bien au delà de tout ce que nous pouvons imaginer ou même concevoir.
Car celui qui a la confiance recevra encore, et il sera dans l'abondance.
Cette confiance,
le Seigneur n'a jamais cessé de nous la manifester depuis le jour où il confia au faible et fragile Adam le soin de participer à l'oeuvre de sa création.
Car si la création est toute entière, et dès l'origine, l'oeuvre du Seigneur.
Elle n'en demeure pas moins chaque jour, à chaque heure et à chaque instant une oeuvre remise entre nos mains.
L'oeuvre de la création est donc toute entière suspendue à la confiance qui nous est faite.
Dans la parabole de ce jour, c'est la fidélité de quelques serviteurs qui révèle cette confiance.
Ces serviteurs,
ce sont des hommes de bonne volonté qui prennent soin de ce que leur a été confié.
Des hommes tout entier donné à leur labeur,
et qui veillent fermement à ne pas se laisser inquiéter par la dureté de leurs propres sentiments.
Ces serviteurs font preuve de fidélité parce qu'ils croient.
Ils croient que la confiance qui leur est accordée est plus crédible que les peurs et les refus du coeur de l'homme.
Car ces serviteurs ne sont certainement pas dupes ni de leur maître ni d'eux-mêmes.
En effet, ils pressentent très certainement que l'homme, que tout homme, est un être dur et âpre au gain, moissonnant où il n'a pas semé et ramassant où il n'a pas répandu le grain.
Cependant,
ils ne cèdent pas pour autant à la peur.
En effet, ils savent très certainement que cette peur les condamnerait
non seulement à ne jamais entrer en relation avec leur maître,
mais aussi,
et plus grave encore,
à ne jamais reconnaître cette capacité de générosité qui est à l'origine de toute vie donnée en abondance.
Si les serviteurs font preuve de fidélité c'est parce qu'ils croient.
Ils croient qu'un jour,
un jour sans date ni délais,
sera chassé de leur coeur tout esprit de crainte et de peur.
Ainsi,
en attendant patiemment le jour de la venue de leur maître,
les serviteurs ne craignent pas d'espérer que le temps puisse faire son oeuvre.
Ce temps,
ce très long temps selon la parabole,
pendant lequel notre prochain et nous mêmes,
se révéleront infiniment plus généreux que ce que notre inquiétude nous laisse entrevoir aujourd'hui.
Entrer dans la joie du Seigneur ...
C'est donc veiller dès aujourd'hui à ne point céder au refus du lendemain,
Mais c'est aussi et surtout consentir à la confiance d'un coeur,
un coeur qui chaque jour à l'approche du Seigneur,
se révèle infiniment plus généreux que nous croyons qu'il est.
Non pas seulement le coeur d'un fils d'Adam qui nourrirait trop de peurs pour être réellement innocent,
mais le coeur d'un fils de Dieu vigilant, fidèle et confiant.




