Le frère Franck Dubois, du couvent de Lille, est sous-maître des étudiants, aumônier de prisons et prépare un doctorat en théologie dogmatique.
Les anciens de ma promo (noviciat 2001-2002) vous le diront, je fus très tôt préposé au repassage. À l’époque, j’y ai vu comme le doigt de la Providence (parce que c’est vrai que dans les premiers mois de la vie religieuse, on a un peu tendance à voir la Providence partout, mais ça se calme ensuite). Non pas que j’affectionnais spécialement cet exercice jusque là, mais parce que ça a fini par bien me plaire.
J’ai rapidement réalisé que le repassage me permettait, pendant les deux heures hebdomadaires réglementaires, de ne penser à rien. Or c’est très précieux de ne penser à rien. C’est, en gros, ce qu’on doit faire quand on s’adonne à la méditation. Il y avait ça aussi prévu au programme au noviciat (et par la suite aussi, je vous rassure). Mais j’ai bien vite compris que, ne penser à rien c’était très dur. Typiquement à la chapelle je pensais au repas qui allait suivre, surtout si j’étais de réchauffage de soupe, ou bien à l’excursion du week-end qui se profilait… et ça dure encore aujourd’hui. Parfois je suis tout de même un peu dans le thème : plan d’une prédication sur le feu, bouclage virtuel d’une dissertation qui s’enlise ; mais souvent, je déborde : projet de rando avec les frères, correspondances SNCF entre deux missions de prédication spéciale à l’autre bout du pays, possibilités abandonnées de carrières prestigieuses et rémunérées « dans le monde »…
Bref, le repassage, très tôt me permis de couper court, un temps, à cette promenade incessante de l’esprit en des terrains fort éloignés du Bon Dieu. J’ai rapidement saisi que cette occasion décalée et bienvenue de m’adonner au « penser à rien » n’allait pas être forcément réitérable en tous lieux. Il y a des couvents avec et d’autres sans. À Lille, étape obligée après le noviciat, pas de problème ; c’était chacun pour soi, donc repassage individuel. Ça me faisait moins de travail, mais on peut s’arranger pour repasser quand on en arrive au stade limite (façon « moine au bord de la crise de nerf »). À Rennes, où l’on m’envoya ensuite, c’était plus compliqué : repassage pris en charge – très impeccablement – par notre cuisinière. Pas un pli, pas plus que d’excuse pour refaire le travail. Mais cette année fut plutôt heureuse, si bien que le plan « fer le vide » s’imposait moins.
A Paris où l’on m’a ensuite envoyé c’est la formule « avec et sans » qui prévaut. Certains frères repassent, d’autres usent du service commun. Vous devinez l’option que j’ai d’emblée préférée. Et me voilà heureusement surpris.
En effet, depuis septembre que je pratique mes exercices de méditation dans la salle un peu sombre préposée à cet effet (la table à repasser trône dans une pièce sans fenêtre, récemment relookée par notre excellent syndic, mais il n’a pu rajouter de fenêtre !) j’ai enfin compris, en exerçant ce passe temps thérapeutique et utile, la vraie nature de ma vocation.
Mes frères de promo (2001-2002, donc) vous le diront : J’ai un côté un peu pieux. Il faut y voir un qualificatif qui, dans leur bouche, n’était pas toujours dénué d’une certaine ironie. Mes passages au repassage devaient sans doute accentuer ce penchant intérieur, si bien que j’ai même cru un moment bifurquer, en proie à des velléités plus contemplatives, pour aller m’enfermer dans une boutique plus austère (des vrais moines qui passent carrément plus de temps à ne « penser à rien » dans leur église). C’était me leurrer pour une vision bien partiale de ce que devait être la vraie vocation à laquelle j’étais appelé. Pour faire simple, il me manquait le côté « tradere » qui complète chez nous le « contemplari »
Paris me l’a offert.
La preuve en est : ce soir. À peine installé dans la pièce, premier passage. Un frère vérifie si les lumières sont inutilement restées allumées. Prétexte évident à un brin anodin de conversation. Puis c’est le tour d’un autre qui va voir où « elle en est » (sa machine) ; puisque elle n’est pas terminée, il s’en va donner un coup de fil à sa cousine : « Ah bon tu as une cousine ? »... et me voilà apprenant qu’il a fait trois ans d’éthiopien et qu’il s’est fait offrir par sa maman ce qu’il faudrait que je demande à la mienne : un calepin-récapitulatif des anniversaires de tous les membres rapprochés de ma famille. Puis c’est un autre, amateur de repassage lui aussi (mais en secret) qui repassera après avoir lu le journal puis qui revient parce qu’un frère aîné « s’est mis a lire le dernier ‘Monde’ d’une façon irréversible », pas la peine qu’il patiente…
En temps normal, et sur mon horaire « prévu pour » (temps de méditation avant les offices), je suis le premier à râler quand tous les frères du couvent semblent s’être coalisés pour me « pourrir mon oraison » en profitant de la demi-heure réglementaire qui précède les vêpres pour faire couler l’eau, claquer les portes, courir en roller dans les couloirs, répondre au téléphone dans le cloître etc. Je râle, mais en fait y a pas de quoi, comme vous le savez déjà, je pense, moi comme eux, tout autant à autre chose.
Mais le miracle du repassage veut que, alors que je ne pense à rien pour de bon, je ne suis pas indisposé le moins du monde par ces visites impromptues. Moi qui ne suis pas fan de la salle TV, des conversations gratuites au détour d’un couloir (je fais mine d’être pressé), me voilà rattrapant au repassage des tas d’occasions perdues de faire connaissance avec mes frères… C’est dire si tout cela me rend profondément joyeux, avec la pile de linge qui fond en prime. Voilà, c’était juste pour vous écrire ce à quoi je pensais, tout à l’heure à l’oraison, avant de me mettre à repasser ce soir après les vêpres. Il fallait bien que cette distraction-là me servît à quelque chose, pour lancer d’autres que moi dans l’aventure improbable de l’apprentissage de la vie spirituelle par le fer.




