fr. B.-D. Marliangeas Le frère Bernard-Dominique Marliangeas a travaillé pendant plusieurs années au Jour du Seigneur et au CNPL. Il est aujourd'hui le Père Maître des étudiants de Lyon.
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Pratiques du Carême : jeûne, partage et prière

L’évangile du mercredi des cendres, au seuil du carême, cite le sermon sur la montagne (Mt 6,1-6 + 16-18) où Jésus prend position par rapport à trois pratiques traditionnelles en Israël : la prière, le jeûne et le partage. La tradition la plus ancienne de l'Église a repris ces pratiques qui mettent en œuvre, en quelque sorte, une triple réponse aux trois tentations dont parlent les récits des tentations de Jésus au désert.

Une triple réponse aux tentations de l’Exode

L’évangile du mercredi des cendres, au seuil du carême, cite le sermon sur la montagne (Mt 6,1-6 + 16-18) où Jésus prend position par rapport à trois pratiques traditionnelles en Israël : la prière, le jeûne et le partage. La tradition la plus ancienne de l'Église a repris ces pratiques qui mettent en œuvre, en quelque sorte, une triple réponse aux trois tentations dont parlent les récits des tentations de Jésus au désert.

- Pour faire la vérité par rapport à notre dépendance vis-à-vis de Dieu, la prière peut jouer le rôle de révélateur. Quel rôle faisons-nous jouer à Dieu dans notre prière ?
- Pour faire la vérité dans nos rapports aux réalités de notre monde quotidien, le jeûne peut jouer le rôle de révélateur. Il ne s’agit pas de se priver pour se priver, mais d’entrer dans une attitude de non consommation d’un certain nombre de réalités qui prennent une place indue dans nos vies – ce peut être bien autre chose que la nourriture – car elles nous accaparent et nous enferment en nous-même.

Pour ce qui est d’un jeûne régulier, au plan de la nourriture, la pratique chrétienne la plus ancienne s’en tenait à des jeûnes allant du soir, après le repas, jusqu’au lendemain, à la neuvième heure (3 h de l’après-midi). Pour nous, Cela revient à sauter le petit déjeuner (et cela fait 17 h de jeûne – les musulmans ne font pas mieux !).

- Pour faire la vérité par rapport à nos liens avec les autres, la façon dont nous pratiquons le partage est un test.

Lors de la tentation du désert, Jésus, par le jeûne, prend ses distances par rapport à la façon de répondre au manque par la consommation. Car ce qui est en cause, par delà l’expérience de la faim, c’est la façon même de se situer par rapport au manque qui marque la condition humaine. Ce manque, radicalement, n’est pas de l’ordre de l’avoir, mais de l’ordre de l’être. Seule une parole qui nous constitue comme sujet peut y répondre. C’est ce qu’affirme Jésus en citant le Deutéronome : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » (Dt 8,3). Or la parole entendue à son baptême se situe précisément à ce niveau : « Tu es mon fils bien aimé. En toi j’ai mis tout mon amour. » (Mc 1,11).

Il est important, ici, de reconnaître que, lors de son baptême, Jésus se situe comme le premier d’une multitude de frères et la parole qui lui est adressée s’adresse donc à nous aussi. Elle nous est adressée à notre baptême, mais il nous faut toute notre vie pour l’entendre en vérité, plus loin que la culpabilité qui peut nous habiter et nous empêche de l’entendre.
De ce point de vue on peut dire que le jeûne ne trouve son sens chrétien que lié à la prière qui est un rapport personnel à Dieu.
Jeune, partage et prière sont liés.

La prédication prophétique, dans l’Ancien Testament, souligne que le jeûne est dénué de valeur religieuse s’il n’est pas accompagné de justice et de miséricorde. Dans le livre du prophète Isaïe, Dieu invective les croyants :
« Ils veulent connaître mes chemins. Comme une nation qui pratiquerait la justice (…), ils me demandent de leur faire justice (…) : Pourquoi jeûner si tu ne le vois pas ? Pourquoi nous mortifier si tu l’ignores ?
Oui, mais le jour où vous jeûnez vous savez bien trouver votre intérêt et vous traitez durement ceux qui peinent pour vous. » (Is 58, 2-3)
Et, quelques versets plus loin, il en vient à dire :
« Quel est donc le jeûne qui me plaît ? N’est-ce pas faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches des opprimés, briser tous les jougs ? » (Is 58,6 et ss)

Beaucoup entendent ces propos prophétiques comme abolissant la pratique du jeûne. Le reste du contexte biblique invite à ne pas méconnaître le maintien de la pratique du jeûne. Ce qui est ici en question, ce n’est pas le jeûne en lui-même, c’est l’absence des autres composantes de l’attitude juste ! Voyez ce qu’en dit le prophète Zacharie (Za 7,5...7,19). Et Jésus s’inscrit tout à fait dans cette ligne.

Les premières générations chrétiennes étaient très attentives au lien entre jeûne, partage et prière. Les Pères de l’Église, en particulier s. Augustin, emploient une image suggestive. Ils disent qu’il faut « donner au jeûne ses deux ailes : la prière et la miséricorde. »
On peut constater que le Ramadan réalise très bien cette union de la prière, du jeûne et du partage comme une source de joie (chaque soir, pour la rupture du jeûne, on invite amis et voisins et cela est une fête.)

J

e voudrais, à titre de conclusion, reprendre largement un éditorial de Bruno Chenu dans la Croix (c’était pour l’entrée en Carême en 1995) :

« On raconte que, pour les Anciens, la formation du corps humain commençait par le façonnement de l'oreille. Génétique contestable sans doute pour les savants d'aujourd'hui, mais tellement signifiante pour le croyant qui entre en Carême. Seul Dieu peut véritablement ouvrir l'oreille de l'être humain car il a pris la peine, de la creuser. (…) La surdité guette. Alors que l'être humain se réalise en devenant «tout oreilles» ou, selon la belle expression biblique, « un cœur qui écoute » (1 R 3,9).
(…) L'écoute est bien l'attitude première pour s'engager en Carême. Car elle aiguise l'attention à la parole qui surprend, désinstalle et requiert. Une parole qui vient aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur. Le christianisme ne choisit pas entre l'intériorité et l'extériorité: l'irruption du Tout-Autre dans une vie oblige tant à sortir de soi qu'à rentrer en soi, à aller au-delà qu'à creuser plus profond. La voie chrétienne est à double sens. Elle structure la personne en faisant exister une communauté, elle change le monde en « retournant » des individus. »

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