Le frère Jean-François Bour, du couvent de Tours est responsable diocésain du dialogue interreligieux. Il est aussi engagé au SRI (Service national pour les relations avec l'Islam des évêques de France).
Aujourd'hui, le prédicateur qui vous parle, et tous les prêcheurs sont devant la même question, De bonnes paroles, c'est bien, de beaux sermons, c'est beau. Mais avant tout puissions-nous venir devant nos frères avec un vrai désir de nous convertir. Et je m'avance devant vous ce matin, en demandant cette grâce de me convertir, de confesser mes fautes avec foi, avec confiance en celui qui nous tend la main, fidèlement. Je m'avance devant vous en demandant la grâce de prendre la main que Dieu me tend. Prenons quelques instants de silence pour nous présenter ensemble devant Dieu, pour prier les uns pour les autres et laisser le Père de tendresse poser sur nos têtes ses deux mains que sont le Fils et L'Esprit-Saint.
Nous venons maintenant pour qu'on nous impose les cendres: c'est l'héritage d'une ancienne pratique consistant à s'humilier et à se couvrir la tête de cendres, en signe de deuil et en souvenir de l'inconsistance de nos vies, de nos gloires, de nos justices.
Nous évoquons donc ainsi ce qui est cendre en nous, ce qui est périssable – qui pèse peu, qui ne pèse rien, qui est léger, inconsistant, inconstant peut-être – la cendre en nous, c'est aussi ce qui reste après l'effondrement de ce que nous avions cru solide en nous et autour de nous.
Mystérieusement c'est la cendre qui nous est donnée aujourd'hui pour aller au combat spirituel et non pas des rêves de perfection illusoire. De la cendre sur notre front, là où l'on donne les onctions royales, sur le front: cette esplanade majestueuse d'où nous semblons dominer le monde et nos semblables. C'est la cendre qui va y être déposée pour que nous revenions humblement à la vérité car la vérité nourrit l'amour et permet de vivre de foi.
Nous pouvons craindre le passage de ce feu peut-être, du feu qui met en cendres ce qui ne peut lui résister mais n'oublions pas que le feu ne peut mettre en cendres la vérité des vérités, celle qui rendra vie à nos pauvres corps mortels, c'est à dire ce qui en nous est amour. Car ce qui est amour en nous est semblable à Dieu. Le reste tombe en cendres mais ce que l'amour a imprégné ne meure jamais – osons même dire que ce que l'amour a effleuré ne meurt jamais. Quant à l'amour inscrit dans nos chairs, il tombera en cendres certes, mais pas pour toujours car ce que l'amour a imprégné ne meurt jamais et ressuscitera au dernier jour.
Entrer en carême c'est une joie! C'est la joie de grandir, c'est la joie de venir s'exposer à la bonté de notre Dieu: ce temps est joie. Joie de rechercher l'unité de soi, autre nom de la pureté; c'est une joie, car notre cœur redécouvre sa fonction véritable: s'ouvrir, écouter, s'émerveiller. C'est la joie de voir à nouveau le verre à moitié plein et non pas à moitié vide comme nous l'a rappelé un dimanche le frère Benoît-Marie Berger dans son homélie. La joie de découvrir que nous avons fait des pas et pouvons en faire encore. Le carême il faut en faire un stage intensif de joie.
C'est une joie, parce qu'il est possible aussi d'y crier sa détresse, de montrer sa blessure, de s'avouer à soi-même que l'on n'est pas en vérité, ni avec soi-même ni avec Dieu. Cela même est une joie, parce que ce cri ne tombe pas dans le vide; il ne tombe pas dans l'espace.
Ce cri parvient au cœur de Dieu et rejaillit vers nous non pas en reproches ou en condamnation, ni en punition. Ce cri rejaillit vers nous en douceur, en tendresse, en encouragement, en amour plus brûlant, en admiration pour ce que nous sommes: des êtres à l'image de Dieu progressant vers la ressemblance divine, des êtres dont la vocation est si magnifiquement exprimée par ce texte d'Isaïe au chapitre 58 – Écoutez-le : il exprime pour quoi nous sommes nés. Nous sommes faits, dit Isaïe, pour « défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs. (...) partager (notre) pain avec l'affamé, héberger chez (nous) les pauvres sans abri, (et) si (nous voyons) un homme nu, le vêtir, (sans nous) dérober devant celui qui est (notre) propre chair »...
Voilà le jeûne que Dieu préfère, et si vous le comprenez bien, la définition même du jeûne est ici renversée par le prophète, car il n'y est pas question d'abord de privation, mais d'ouverture en soi d'un espace infiniment aimant pour qu'autrui puisse y trouver place, pour qu'autrui puisse y trouver une source, une liberté, une amitié, une paix. Donc, frère, si tu as besoin de jeûner pour ouvrir cet espace en toi... alors, jeûne.
La cendre que vous allez recevoir maintenant doit tomber de vos front – elle finira par en disparaître dans quelques heures. Quand elle tombera de votre front, qu'elle ne dévoile pas un front hautain, orgueilleux et sûr de son droit. Quand la cendre tombera de votre front, qu'elle laisse voir l'espace de votre front lumineux, l'espace accueillant que Dieu a creusé en vous. Qu'elle laisse apparaître les lignes si belles que l'amour et l'Esprit de feu y ont dessinées pour annoncer au monde entier la paix et le salut de notre Dieu.
Approchons nous maintenant, confiants, avec les paroles du grand saint arménien
Grégoire de Narek (10e siècle):
Ô Dieu, en prêtant attention à mes paroles,
tu te montres vigilant pour mon salut, Ô Béatitude
comme si Tu T'étais régalé avec désir d'un repas appétissant,
Ce n'est pas d'ailleurs que tu sois glorifié par mon chant vain et futile,
mais parce que tu veux bien tenir mes petites supplications
comme causes d'un grand salut qui vient de Toi. (le livre des prières, 3ème prière, I)