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  Dominicains - Province de France > Réflexion > Études bibliques
Le frère Philippe, agrégé et docteur ès lettres, est professeur d'Écriture sainte à l'université de Fribourg (Suisse).
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Réflexions sur la colère de Jésus

"Comme la Pâque des Juifs approchait, Jésus monta à Jérusalem. Il trouva installé dans le temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du temple ainsi que leurs brebis et leurs bœufs. Il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : “Enlevez cela d'ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic”" — Évangile selon s. Jean 2, 13-16

Il ne manque pas de parutions chrétiennes qui exhortent les fidèles à se réconcilier avec ceux avec qui ils sont en dispute. Si nous prenions Jésus au sérieux, il faudrait aussi penser à une autre démarche : enfin se mettre en colère ; enfin renoncer à son image de marque de brave gars catho ou de sage fille croyante et oser la colère, le désaccord, la rupture (lire par exemple : évangile de Matthieu 10, 34-35).

J'ai proposé un jour les évangiles à lire à un ami non croyant. Il les a lus (ce qui le différencie d'emblée de beaucoup de croyants), et il m'a ainsi résumé l'impression que ces textes lui avaient faite : "une suite d'engueulades et de miracles". Bien vu ! C'est vrai que Jésus ne décolère pas dans les évangiles. On lit dans l'évangile de Marc (3, 5) que Jésus, dans une synagogue, un jour de sabbat (un endroit et un temps sacrés), "promène avec colère ses regards sur" ceux qui étaient là. Colérique, Jésus ? Tout le temps. Pas que cela, bien sûr, mais cela aussi. L'ignorer délibérément, ne pas intégrer cette dimension dans sa vie chrétienne, bref : ne pas essayer d'imiter Jésus-Christ en cela, c'est être à côté de la plaque. C'est d'ailleurs le sens du verbe "pécher" dans l'hébreu et le grec dont la Bible fait usage : viser à côté, se tromper d'adresse.

Jésus annonce la couleur

Jésus chasse les marchands du temple. Selon l'évangile de Jean, c'est la première manifestation publique de Jésus adulte à Jérusalem. Nous sommes au début de l'évangile ; Jésus a à peine entamé son ministère. Il annonce la couleur, et la couleur est rouge : il voit rouge ! Peut-on l'excuser en prétextant qu'il fait ses nerfs, qu'il a été pris d'une bouffée délirante due au mauvais air de la capitale ? Non : il agit avec préméditation (il se fabrique un fouet de cordes), avec obstination : chasser des gens, des bestiaux, renverser des étals et crier en même temps, il faut le vouloir. Jésus sait ce qu'il fait, il ne perd pas le contrôle ; il prononce des paroles décisives, mûries, dont ses disciples se souviendront longtemps après, en en découvrant tout le sens (Jean 2, 22).

Les vigiles du Royaume personnel

L'homme et la femme que Genèse 3 nous présente écoutent le serpent et prennent du fruit de l'arbre sans en discuter avec Dieu. Dieu alors leur parle et place sur le chemin de l'arbre de la vie des chérubins qui brandissent des épées tournoyantes (Genèse 3, 24). Est-ce signifier que cet arbre est interdit, lui aussi ? Non : il est gardé, selon le terme même qu'emploie la Bible. Autrement dit, on n'entre pas comme dans un moulin chez Dieu ; on ne tripote pas ses affaires comme si c'était sans importance. Dieu est une personne et il a créé des personnes. Une personne demande des égards : il faut régulièrement qu'elle rappelle qu'elle est là, qu'elle n'est pas un objet ou une excroissance des autres, que le lieu où elle se tient n'est pas un terrain vague où chacun peut passer avec son bull-dozer pour y faire ce qu'il veut.

Le régime de la personne est la rencontre, le dialogue, la présence. Dieu comme Personne ne refuse rien de ce qu'il est, de ce qu'il a, mais il requiert qu'on en parle avec lui, qu'une relation s'instaure, qu'une coexistence s'amorce avec tout ce que cela comporte: on prend le temps, on se parle, on se reparle quand on ne s'est pas compris, on ne se livre pas à l'habitude, à ce qui va de soi, etc. Les chérubins aux épées flamboyantes sont là pour signaler : "Attention : vous entrez dans le monde des Personnes" ; ou encore: "Passée cette limite, vous devez vous comportez en personne".

Colère, puissant amour

Comme dans les débuts de la Bible, Jésus, au commencement de l'évangile, agit en chérubin qui brandit un fouet tournoyant. Le temple où Dieu réside, ce temple qui est à la fois arbre de connaissance et arbre de vie, n'est pas un lieu anodin. On ne vient pas s'y acquitter de taxes qui donneraient le droit à des bénédictions, on n'y pénètre pas avec un prix de groupe en espérant que dans le tas il y a un spécialiste de Dieu qui fera les démarches pour les autres. On y vient à la rencontre de Dieu et il n'y a pas de mode d'emploi, de rituels tout faits qui seraient plus importants qu'un face à face personnel.

C'est toujours là le motif des colères de Jésus : quand Dieu comme Personne est ignoré, quand la machine-à-vivre-ensemble fonctionne toute seule ; quand "je" disparaît, quand "nous" s'estompe au profit de "on" : "“on” a toujours fait comme ça, “on” a toujours prié ainsi, “on” se demande d'où tu sors pour ignorer ce qu'il faut faire".

C'est une preuve d'amour de pouvoir se mettre en colère : enfin un homme qui témoigne que Dieu est Dieu, que la personne est le sommet de toute la création, que les dispositifs liturgiques et sociaux les mieux huilés ne sauvent pas et ne suffisent pas. Jésus pratique l'assitance à personnes en danger : s'il ne disait pas aux marchands, aux changeurs, aux fidèles, aux Pharisiens, aux prêtres que leurs petits vivotages, leurs petites magouilles ne mènent à rien, qui le dirait ? Il ouvre l'horizon, il manifeste cette autre réalité partout en germe dans la vie quotidienne et qu'on appelle le Royaume. Le Royaume vit selon d'autres logiques que celle du marchandage, il met en lumière d'autres personnes que les grandes gueules qu'on entend toujours et les agités qui imposent leurs façons de faire.

Colère n'est pas guerre sainte

La colère de Jésus permet de percer enfin la carapace du prêt-à-penser, du prêt-à-agir. Elle réhabilite tous ceux que l'on ne voit pas, qui n'ont pas droit de cité, qui vivent selon Dieu tout en n'ayant pas la tête de l'emploi. La fureur inaugurale du Christ est un levier qui empêche la chape de plomb des formes convenues de retomber ; grâce à cela, peuvent enfin apparaître une prostituée masseuse de pieds, un centurion romain hors cadre religieux, un bandit crucifié, quelques veuves inaperçues, quelques personnes harcelées par des démons, des morts en attente de résurrection.

Quand on ignore Dieu comme Personne, on ignore par le fait même bien d'autres personnes qui échappent aux normes et aux formes. Se mettre en colère, c'est donner une voix à ceux qui n'ont pas voix au chapitre, c'est rappeler qu'ils existent. La colère de Jésus n'est pas la porte ouverte au djihad, à la guerre sainte intransigeante. Au contraire : elle marque l'exigence de voir ceux que le monde ne voit pas, en particulier ceux qu'une certaine idée de la religion écarte systématiquement.

Il y a colère et colère

Pour certains qui ne veulent pas de remous ou qui se sont bricolés eux-mêmes leur petite idole du bon garçon ou de la brave femme, la colère de Jésus est inquiétante. Je me souviens d'un prédicateur qui, commentant cet évangile des marchands chassés du temple, disait avec un petit sourire qui ravissait les vieilles dames en permanente mauve et rassurait les messieurs en loden : "Il ne s'agit pas, frères et sœurs, de nous mettre en colère comme le fait Jésus". "Encore un, me suis-je dit alors, qui va nous expliquer comment ne surtout pas faire comme Jésus. C'est curieux que ce soit un prêtre qui l'explique".

Il y a tout un enseignement biblique sur la colère. Le mot colère fait peur et pas le mot "amitié" par exemple. C'est dommage : chaque mot, quel qu'il soit, est dangereux. Il peut être entendu dans sa résonance vivifiante, la signification du Royaume, et il peut être entendu dans son sens humain, trop humain. Jésus se dit ami de ses disciples (Luc 12, 4) ; Pilate qui livre Jésus à Hérode devient l'ami de ce dernier (Luc 23, 12) : même terme dans les deux cas et pourtant deux façons opposées de vivre l'amitié. Pour Jésus et les siens, c'est une relation donnée par Dieu ; pour Pilate et Hérode, c'est une complicité dans le crime.

Colère a le même destin : la colère d'un manipulateur qui cherche à effrayer n'a strictement rien à voir avec la colère de Jésus qui rappelle l'existence de Dieu, la personne des petits que le monde oublie. Destructrice dans un cas, elle est promotion de la vie dans l'autre.

Large palette des attitudes possibles

Il y a beaucoup à dire encore sur la colère (voir ci-après un encart). Beaucoup surtout à demander à Dieu qui a donné aux humains, créés à son image, une riche variété d'expressions. C'est ce que Jésus illustre à chaque page : on peut se comporter de bien des manières, selon l'inspiration de l'Esprit Saint qui rend utiles gestes et paroles aux moments opportuns. Tantôt on se met en colère, tantôt on se tait ; tantôt on parle dans le secret, tantôt en public ; tantôt on reste, tantôt on part etc etc etc. Rien ne nous est refusé, tout est possible quand on travaille pour l'avènement de la vie de Dieu.
Magnifique colère de Jésus ! Un psaume dit : "C'est le Dieu de gloire qui tonne" (psaume 29, 3).

Colère ou gentillesse : deux manières possibles d'être violent

Se mettre en colère pose beaucoup de problèmes ; ne jamais se mettre en colère en pose tout autant. La colère comporte des risques, la gentillesse en comporte tout autant. La colère a à voir avec la violence, la douceur tout autant.

Quand Jésus se met en colère, c'est parfois sans raison précise : il n'y est pas acculé, il pourrait en faire l'économie. On se demande encore pourquoi ce jour-là il a chassé les marchands du temple. Ces gens faisaient leur métier comme chaque jour. Qu'est-ce qui a mis le feu aux poudres ? Rien. Rien que ce quotidien en place, qui tourne plutôt bien. La colère n'a pas fondamentalement un détonateur précis, elle est plutôt une lutte contre le monde qui prétend tourner tout seul et qui n'offre même pas toujours d'apparences horribles.

Dans l'évangile de Luc (chapitre 11), Jésus est invité chez des Pharisiens à manger ; il entre et va s'asseoir sans se laver les mains. Aussitôt il se met à invectiver ses hôtes et tous ceux qui sont là et rugit une de ses plus intenses colères. Pourtant on ne lui a rien dit, fait aucune remarque, on l'a même invité et on lui a proposé un peu d'eau pour se laver les mains avant le repas. Pourquoi cette ardente fureur ? Parce que le monde gentil, organisé, qui vous invite et vous cajole, cache souvent une violence tout à fait en place ; tellement en place qu'elle n'a plus à se donner de mal pour se maintenir. Tous ceux qui maintiennent cette violence peuvent se payer le luxe d'être corrects, voire affectueux. Ils se savent indéboulonnables, on ne peut s'opposer à aucune de leurs idées ; lesdites idées sont si bien implantées qu'elles ne paraissent même plus des idées particulières, mais le réel tel qu'il faut le voir, le croire, le vivre.

La colère est alors un des rares moyens dont on dispose encore pour faire entendre autre chose. Elle tente de répondre d'une façon qui semble violente à la violence antérieure, bien cachée et omniprésente, qui règne en fait. Ce n'est pas la colère dans ce cas qui est violente, c'est le monde auquel elle résiste qui l'est depuis longtemps. Et il y a violence du monde quand, dans un groupe donné, tout est vissé, bétonné, exclusif de tout autre pensée ou forme, le tout avec une allure peaufinée, aimable, sympathique : "vous voyez bien que j'ai raison : je suis si gentil, si serein, si patient" semblent dire les auteurs de simagrées de bon ton.

Cela arrive dans beaucoup de groupes, en particulier de groupes religieux. Jésus met en lumière cela du début à la fin. Il ne manque pas de groupes où l'on crucifie avec le sourire, dans une ambiance feutrée, détendue, pour votre bien. Un exemple : dire dans un groupe chrétien que Jésus se met en colère et qu'il y a peut-être là quelque chose à imiter vous mettra sans doute hors circuit pour longtemps et vous fera passer pour un violent digne de méfiance.

Un monsieur me disait un jour où j'avais prêché sur Luc 11 (la colère immotivée de Jésus) : "Vanter la violence est un peu déplacé de la part d'un prêtre". La question est bien entendu juste : on conçoit que l'évangile fasse réagir et qu'une prédication qui tente de faire droit à l'évangile redouble la réaction. Mais devant cette question, deux lectures sont possibles : 1) Est-ce une personne qui cherche une vérité en acceptant le chemin difficile d'une parole autre, celle du Christ ? 2) Ou bien est-ce un violent-très-gentil qui vient vous débiter des banalités : ce n'est quand même pas un abîme de profondeur de penser que les colères de Jésus sont étonnantes et que nous ne pouvons pas nous mettre en colère à tout propos et sans discernement ; ce sont là des évidences et il paraît déjà impoli (sous des formes très polies) de rappeler ce genre de platitudes à un homme adulte.

Bref, dans le cas de ce monsieur, c'était la seconde solution : un violent-très-gentil, courroucé de sentir qu'on pouvait remettre en cause son pouvoir absolu dans sa famille (une famille catholique, sans problème, engagée) et dans le groupe de prière où il régnait en maître (un groupe merveilleux, sans problème, accueillant). Dire qu'il y a une colère inspirée par Dieu était perçu par lui comme une critique de son pouvoir, une arme livrée à ceux qui le subissaient. J'ai demandé à ce monsieur comment lui commentait cet évangile ; il m'a rétorqué qu'il ne savait pas, qu'il n'était pas bibliste. Je lui ai répondu que moi je l'étais et que je lui en avais donné une interprétation de professionnel. Il a explosé de colère en m'accusant de violences verbales.

Attention donc à certaines formes de politesse, d'attention qu'on porte à vos propos, de questionnements qui ont les allures d'un vrai dialogue. Je crois que la gentillesse est la première cause de mortalité dans l'Église catholique.

(Source de l'article : site de LaCourDieu)