Le frère Pascal David enseigne la philosophie. Il vit au couvent de la Tourette.
envoyer
 
mailto
 
print
 
grossir
 
r�duire
La Pensée vive. Essai sur l'inspiration philosophique, par Marianne Massin

Marianne MASSIN, La pensée vive. Essai sur l’inspiration philosophique, coll. "L’Inspiration philosophique", Paris, Armand Colin, 2007, 227 pages

Recension publiée par la revue Lumière & Vie, n° 279 (juillet – septembre 2008)

Jean-Jacques Rousseau, qui va rendre visite à Diderot alors prisonnier à Vincennes, en octobre 1749, feuillette en chemin le Mercure de France et tombe sur la question posée par l’Académie de Dijon (si les sciences et les arts contribuent à épurer les mœurs). « Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, raconte-t-il, c’est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture ; tout à coup je me sens l’esprit ébloui de mille lumières ; des foules d’idées vives s’y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable ; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse » (lettre du 12 janvier 1762 à M. de Malesherbes). Rousseau n’est pas le seul à vivre une telle expérience. Il y a l’expérience faite par Blaise Pascal la nuit du 23 novembre 1654 et relatée dans le Mémorial, la révélation à Nietzsche de l’éternel retour, Socrate inspiré par son daimôn, etc. Que faire, en philosophie, de telles expériences ? Expériences qui orientent une vie philosophique et dont les récits révèlent un noyau de similitudes. Ces expériences ont pour nom « inspiration ».

C’est à cette notion d’inspiration que Marianne Massin, qui enseigne la philosophie de l’art et l’esthétique à l’Université de Lille-3, consacre un ouvrage. Le poète, le prophète, le mystique diront qu’ils sont inspirés. Mais peut-on parler d’une inspiration en philosophie ? La volonté de rigueur et de lucidité rationnelle, l’activité autonome et universelle de la raison semblent s’opposer à la passivité d’un sujet soumis à la dictée d’une puissance extérieure. La notion même est suspecte au philosophe qui tient à la tenir à l’écart. La raison philosophique a voulu s’édifier contre l’autorité de l’expérience singulière, contre une inquiétante extériorité, contre l’irrationnelle inspiration. Mais ce sont les philosophes eux-mêmes qui racontent de telles expériences. S’agit-il de simples préalables, aux marges de la philosophie, ou bien d’une source essentielle à l’activité philosophique ? L’inspiration appartient au processus même de la pensée, qui, comme la respiration, est fait d’un double mouvement d’inspiration et d’expiration. La métaphore du souffle court tout au long de l’ouvrage. « La question de l’inspiration est donc aussi celle de l’échange vital et continué entre l’intérieur et l’extérieur, échange qui permet que se déploie le souffle vivant de la philosophie » (p. 14). La philosophie échappe ainsi à la volonté de maîtrise absolue, à la clôture auto-suffisante du sujet.

Toutefois, l’inspiration n’est pas réservée pour de rares moments à quelques rares privilégiés. Poser la question de l’inspiration, c’est s’interroger « sur la manière dont les idées adviennent dans le quotidien des vies et des pratiques » (p. 146). Pourquoi, soudain, telle idée me vient à l’esprit ? D’où nos idées viennent-elles ? L’auteur consacre la troisième et dernière partie de son travail – la plus stimulante – à cette question, très ordinaire, de la survenue des idées. Les idées nous viennent quand elles veulent, au cours d’une promenade ou devant une œuvre d’art, sans nous demander notre avis. Ce qui est sûr, c’est que l’inspiration est la respiration nécessaire d’une pensée vivante et qu’on ne pense pas seul, autrement dit qu’il faut toujours « situer l’expérience ordinaire de la formation de nos pensées et de ce qui les inspire dans un espace intersubjectif » (p. 191).

Dans ce livre érudit, dense et plaisant à lire, il s’agit de redonner son sens et sa rigueur au mot « inspiration ». Car, à vouloir envers et contre tout « l’autonomie d’un individu supposé maître de lui, on a oublié la force d’appel de ce qui pouvait l’exhausser au-dessus de lui-même : l’inspiration, l’enthousiasme, le ravissement » (p. 29). Marianne Massin, attentive aux témoignages des philosophes dans leur singularité, y mène une enquête historique et déploie une analyse philosophique. On y croise, parmi d’autres, Montaigne et Nietzsche, Pascal, Rousseau et Bergson, Platon surtout, et Simone Weil. C’est à propos de l’attention, qu’il est question de Simone Weil. S’il s’agit de réhabiliter l’inspiration, notion refoulée par la philosophie, il aurait été judicieux, dans cet ouvrage, de donner plus de place à la philosophie de Simone Weil, pour qui les idées et la vérité ne peuvent venir que du dehors, par inspiration : « Le bien réel ne peut venir que du dehors, jamais de notre effort. Nous ne pouvons jamais, en aucun cas, fabriquer quelque chose qui soit meilleur que nous. (…) C’est (…) quand on n’attend plus rien, que du dehors, don gratuit, merveilleuse surprise, vient le don » (Cahiers, volume 3, Paris, Gallimard, 2002, p. 233). Car « la vraie philosophie ne construit rien ; son objet lui est donné, ce sont nos pensées ; elle en fait seulement, comme disait Platon, l’inventaire » (Ecrits de Marseille, volume 1, Paris, Gallimard, 2008, p. 59).

L’ouvrage s’achève sur un vigoureux plaidoyer pour la philosophie comme vocation et comme chemin spirituel. Mais pourquoi se garder à tous prix de toute transcendance qui ne soit rien de plus qu’une métaphore ? Pourquoi insister tant sur le fait que l’inspiration est compatible avec la « culture laïque » (p. 221), prise au sens de « sans Dieu » ? Faut-il vraiment, pour le dire avec Paul Valéry, dont il est par ailleurs ici question, tenir que finalement « Tout va sous terre et rentre dans le jeu ! » ? Ne faut-il pas plutôt penser véritablement et rigoureusement cette extériorité du vrai et du bien ?

Pascal David

eZ publish™ copyright © 1999-2010 eZ systems as