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Homélie prononcée par le frère Benoît Vandeputte, le samedi 28 janvier 2012 en la fête de saint Thomas d'Aquin
Evangile de Jésus Christ selon saint Marc, chapitre 4, versets 35 à 41
Le premier contact avec saint Thomas d'Aquin remonte au noviciat quand mon Père-Maître nous expliquait qu’il lui préférait saint Augustin.
Illustration originelle et réconfortante : en vérité, il existait plusieurs demeures dans la maison du Père !
Et puis ce fut la découverte du lieu et des circonstances de la mort de Thomas qui s’éteint à Fossanova, au nord de Naples.
Il est dans une abbaye cistercienne, sur la route du Concile de Lyon, et, à l’heure de passer de ce monde au Père, il réclame… des harengs !
Voilà qui, pour un jeune frère, paraissait moins édifiant que la mort de saint Dominique.
Moins édifiant mais peut être plus réaliste…
En effet,
qu’un prêcheur ne meure pas dans son couvent,
ne meure pas entouré des siens,
ne meure pas en consolant ses frères en leur promettant de leur être plus utile au ciel que sur la terre : ……..
……voilà qui sonne presque comme un opéra vériste du siècle dernier où l’on est plus proche de La Bohème de Puccini que des Fioretti médiévales.
Mais au fond, est-ce moins édifiant ?
Qu’un prêcheur meure sur les routes ? Il ne sera pas le dernier…
Sur la route d’un Concile où il est expert, il ne sera pas le dernier…
En réclamant des harengs, il ne sera pas le dernier religieux gourmand…
Mais comment s’en étonner de la part d’un théologien qui évoque la béatitude comme la “fruition” de la face de Dieu. “Fruition”, un mot dont nous avons presque le goût en bouche…
Réclamer des harengs ! Voilà une fin réaliste pour un philosophe et un théologien que l’on dit, réaliste, du réel.
Chesterton, mutatis mutandis le Bernanos anglais, en parle comme de l’homme de l’école du common sense, nous dirions en France du “bon sens”.
Ecoutons-le ensemble nous en parler, et restons avec lui, si vous le voulez bien, dans la cuisine :
“Le système de Thomas prend pour point de départ l’inébranlable conviction universelle qu’un œuf est un œuf.
Le disciple d’Hegel répondra qu’un œuf est en réalité une poule, n’étant qu’un moment du Devenir,
le disciple de Berkeley soutiendra que son omelette n’a d’existence que dans la mesure où un rêve en a une
vu que l’omelette peut aussi bien être l’effet du rêve que le rêve l’effet de l’omelette,
le pragmatique peut croire que le meilleur parti à tirer d’un oeuf frit est d’oublier qu’il a jamais été oeuf pour ne se souvenir que de la friture.
Mais un disciple de Thomas n’a pas besoin de se gâter l’entendement pour éviter de gâter son oeuf, de regarder son coquetier en louchant, ou la tête entre les jambes, ou avec des lunettes bleues.
Au grand jour avec ses frères les hommes il constatera que les oeufs ne sont ni des poulets, ni des songes, ni des suppositions, mais des choses : attestées par l’autorité des sens, qui est de Dieu”.
La méthode de Thomas –entendons la manière de la Somme- a sans doute vieilli pour ne plus être immédiatement accessible qu’aux savants.
Et, oui ! On peut préférer Augustin qui semble plus contemporain à maints égards.
Mais derrière la plaisante histoire de Chesterton, perce l’intuition qui demeure et reste sans doute une des notes dominicaines, un réservoir de sens et une école de vie pour chacun et chacune d’entre-nous.
Une intuition qui résonne en écho dans la parole de notre frère Henri-Dominique Lacordaire : “Dieu m’a fait la grâce d’entendre ce siècle que j’ai tant aimé”.
Ce qui est extraordinaire dans ce mot, c’est qu’il pourrait, sans dommage, être renversé :
“Dieu m’a fait la grâce d’aimer ce siècle que j’ai tant entendu” ; autrement-dit, auquel j’ai été présent.
Ce siècle, ce monde : pas un autre
Paraphrasons Thomas et Chesterton…
… Au grand jour avec mes frères les hommes : non pas le devenir d’un monde ou d’un siècle, non pas le songe d’un monde, non pas la supposition d’un monde, mais vivre ce monde qui est là où je suis, exister, en un mot Être, parce que c’est un don.
Un don… “Dieu m’a fait la grâce…” écrit Lacordaire
Après tout, Thomas et Augustin sont-il si éloignés l’un de l’autre que cela ?
Alors oui, nous sommes pétris d’invisible pour notre voisin et nous restons le plus souvent opaques,
oui nous sommes pleins de contradictions pour nous-même, de rêves et de projets pour le monde.
Mais ce que nous sommes, tout que nous sommes, tout ce que notre monde est, est ici ce matin.
Ici.
Sans doute perdus, avec Augustin, devant l’immensité de Dieu, mais emplis de gratitude, avec Thomas, par un si grand sacrement, et rassérénés –j’espère même joyeux- comme un monde, comme des êtres, comme nous-mêmes, qui recherchons une vie bonne.
Amen