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Frère André Duval (1912-2005)

Homélie prononcée par le frère Michel Albaric lors des funérailles du frère André Duval

Historien, enseignant, prêcheur et ami, l’Évangile a façonné tout son être. Voici quelques traits du visage de notre frère André Duval. Aujourd’hui, ensemble, présentons le au Seigneur pour qu’Il reconnaisse en lui le fruit des talents qu’Il lui a confiés.

Au milieu des livres et des archives

De 1941 à 1962, notre frère André a été 21 ans bibliothécaire du Saulchoir et, de 1951 à 2002, plus d’un demi siècle, archiviste de la Province dominicaine de France. Bibliothèque et archives ne furent ni un refuge, ni un ermitage, mais un service. Il faut célébrer notre frère pour sa disponibilité cordiale, à chaque instant et pour tous. On en a parfois abusé, il n’était pas dupe et roncaillait un peu, mais il répondait toujours avec bienveillance.

Il a donné à la bibliothèque et aux archives leur cohérence ; l’accroissement de ces fonds a toujours été réfléchi pour en faire des outils de travail du meilleur niveau scientifique. Il ne suffisait pas d’acquérir des documents, il fallait aussi les mettre en ordre. Mais qui le voit, qui songe aux centaines d’heures de travail austère et patient passées à pointer les catalogues et à dresser des inventaires ? Cependant le dialogue et la sympathie qu’il avait avec ses aînés, rencontrés chaque jours dans les textes et dans les archives, ont façonné en lui l’appartenance à une vaste famille de vivants. L’histoire n’est pas des morts, mais de vivants. Déjà là, c’est une manière de dire que notre Dieu est le Dieu des vivants.

Frère André, l’historien

L’un des traits de son visage, le moins évident mais le plus profond, est la modestie ; la modestie n’est jamais évidente sinon elle ne serait pas, on ne la voit que de dos.

Le Père Duval était un historien. Sa rigueur dans toutes ses analyses était en elle-même exemple, incitation au travail sérieux, au refus de l’à peu près. Il aurait pu faire œuvre originale en son propre domaine mais, par sens du service, il s’est comme enfoui dans des œuvres dont on ne connaît que les titres et dont on ne trouve les auteurs que par l’attention portée à leurs tables. Pour le Dictionnaire de Spiritualité il a écrit 73 articles, l’article Rosaire est à lui seul un monument - à 20 ans, il était au séminaire, le premier article qu’il écrivit s’intitulait : Octobre, mois du Rosaire, paru en 1932 dans Le Sillon, bulletin paroissial de Crocy en Calvados. Pour l’encyclopédie Catholicisme, il a rédigé 143 articles. Je n’ai pu dénombrer ses contributions au Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastique, au Dictionnaire de biographie française, à l’ Encyclopaedia universalis, sans compter ses Bulletins d’histoire religieuse parus dans la Revue des Sciences philosophiques et théologiques et ses innombrables participations aux revues dominicaines : la Vie spirituelle, dont il est conseiller de 1942 à 1961 , les Cahiers Saint-Dominique, Ut Sint unum, Mémoire dominicaine.

Il n’a, je crois, publié qu’un seul livre sous son nom, en 1985, aux Éditions du Cerf, un recueil d’articles, Des Sacrements au Concile de Trente.

L’homme du bon conseil

Homme modeste, le frère André n’a pas été homme de gouvernement ; il n’a été Régent des études que de 1962 à 1965. Cependant il fut l’homme du bon conseil : élu deux fois définiteur aux chapitres de 1955 et 1963, en 1967-1968 il est membre de la commission de chargé de préparer la réforme de nos Constitutions, puis en 1968 expert au chapitre général de l’Ordre. En même temps il est élu conseiller provincial de 1975 à 1979, puis de 1983 à 1988, il est nommé consulteur de la commission permanente de l’Ordre touchant à « la vie des frères et au gouvernement de l’Ordre », de 1973 à 1981, il est assistant de la fédération Notre-Dame des moniales dominicaines. Là ne sont pas comptées les années où il fut également élu conseiller conventuel, tant au couvent d’Étiolles qu’au couvent Saint-Jacques. Pourquoi était-il de bon conseil ? Il avait la sympathie naturelle et une amicale compréhension toujours en éveil.

La qualité de ses conseils reposait aussi sur son sens de l’histoire. Il connaissait, par un patient travail, l’origine et le développement des institutions, son amour de l’Ordre, de saint Dominique, de Lacordaire, lui faisait percevoir par le cœur les voies dans lesquelles, après ses aînés, on pouvait s’engager. Conseil et sagesse parce qu’il aimait ses frères. Et puis la tendresse pour ses sœurs, ses sœurs qu’il connaissait chacune par leur nom. Chaque séjour dans un monastère était pour lui une fête du cœur. Avec sa famille dominicaine, sa famille humaine tenait une grande place dans ses affections : il y avait sur son bureau une photographie avec ses 28 neveux et nièces, petits neveux et petites nièces.

Frère André, lecteur

Le Père Duval était lecteur selon le beau titre universitaire donné dans l’Ordre. Il a enseigné l’histoire de l’Église au Saulchoir d’Étiolles de 1943 à 1972. La crise de 68 lui a causé beaucoup d’amertume, mais la nouvelle génération des frères lui rendit peu à peu courage. Il donnait régulièrement des sessions d’histoire de l’Ordre et d’initiation à nos Constitutions aux jeunes frères, à Strasbourg, à Lille, à Toulouse. C’est à cette période qu’il doit à leur taquinerie le surnom de « Papy Duval »… ou l’art d’être grand Père. Le frère André a été bon pédagogue. Ses cours ressemblaient à des récits, comme s’il avait été lui-même le témoin attentif de ce qu’il transmettait. Cela toujours dans la simplicité, avec le souci de la précision, de l’exactitude, du mot juste. Il a rédigé plusieurs bibliographies, en particulier d’histoire de l’Ordre, pour aider frères et sœurs dans leurs recherches. Certains de ses cours ont été enregistrés : La vie religieuse selon saint Augustin, retraite à des religieuses en août 1966, Seize heures d’écoute sur bandes magnétiques. Cet enseignement n’était pas sans résonance pour lui car le maître mot de la Règle de saint Augustin est l’amitié.

Le Frère prêcheur

La prédication du Père Duval était sur le ton de la conversation, simple, profonde. Il n’avait pas l’éloquence des grands Carêmes, mais quand qu’il présidait l’Eucharistie, souvent chez les sœurs, il offrait à l’assemblée la méditation qu’il avait faite et transmettait ainsi sa passion pour Jésus nourrie d’histoire.

L’humoriste

Cependant le portrait de notre frère André serait incomplet s’il l’on oubliait son humour. Peu de temps avant son entrée à la Maison Marie-Thérèse où il a été entouré d’affection, le frère Jacques Courcier lui dit : « le docteur Colas vient vendredi. » et le frère André lui demande : « Il fait une thèse sur quoi ? » Ses compatriotes normands, Alphonse Allais et Raymond Queneau étaient aussi de ses amis. Une édition rare de Zazie dans le métro fut l’un des cadeaux qui lui firent grand plaisir. Il y avait, à la bibliothèque du Saulchoir, un rayon spécial où nous rassemblions tous ces livres du sourire, y compris Le catalogue des objets introuvables de Carelman.

L’Évangile l’a façonné : l’historien a fait carrière dans le service amical, le professeur a partagé sa passion pour les figures évangéliques auxquelles il consacrait sa recherche, le prédicateur s’est effacé derrière la Bonne Nouvelle qu’il annonçait avec bonté. Nous pouvons maintenant chanter avec lui cet hymne qu’il aimait tant :

« Jésus soit mon sentier, Jésus soit en mes pas,

Jésus me soit Jésus le jour de mon trépas. »

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