Le frère Benoît Delhaye, du couvent de Poitiers, est aumônier d'étudiants et de scouts
Mc 1, 21-28
Homélie du dimanche 29 janvier 2012.
Le grand théologien du 4e siècle, saint Augustin, a beaucoup réfléchi sur le mal, il s'est demandé si les mauvaises actions, la méchanceté, la souffrance, étaient le résultat de forces maléfiques. Beaucoup de gens, à son époque, y compris parmi les chrétiens, croyaient que le monde était le terrain d'affrontement de deux grandes puissances qui cherchent à contrôler les hommes : le bien et le mal. Mais à force de réfléchir, et de réfléchir en contemplant le Christ en croix, saint Augustin est parvenu à définir le mal d'une tout autre manière. Il ne croit pas que le mal soit une force qui s'oppose au bien. Il ne croit pas qu'il y ait dans le monde et en chaque personne un combat permanent entre Dieu, qui voudrait le bien, et le diable, qui voudrait le mal.
Le mal, rien ni personne n'en dispose. Aucun démon ne le répand dans le cœur des hommes. Le mal n'appartient à personne, parce qu'il n'existe pas. Quand le mal est présent, c'est que le bien est absent. Le mal est l'absence de bien. Seul le bien a une véritable consistance, et une existence. Le mal, c'est ce qui n'existe pas, parce que seul Dieu existe. Le mal, c'est l'absence de Dieu, c'est un cœur humain qui n'a pas rencontré la grâce, ou qui est tellement détruit par la vie qu'il ne trouve plus la force de lui laisser une place.
Si la question a été difficile à résoudre pour Augustin, et si elle l'est toujours, c'est que dans l'évangile nous trouvons des récits comme celui que nous venons de lire : Jésus chasse un esprit mauvais qui possédait un homme. Il y a bien un esprit, donc le mal semble bien avoir une consistance. Il est personnifié, il existe sous la forme de cet esprit qui parle, qui pousse des cris, et qui finit par sortir de l'homme quand Jésus le lui ordonne. Alors, saint Augustin ne respecte-t-il pas l'évangile quand il affirme que le mal n'existe pas, qu'il est seulement l'absence de bien ? Qui est cet esprit mauvais qui pousse des cris quand Jésus s'approche de lui ?
Si le mal est représenté et personnifié en un esprit mauvais, ce n'est pas pour que nous croyions que le diable existe et que Jésus a le pouvoir de le chasser. C'est pour que nous comprenions que cet homme qui souffrait et qui proférait des paroles agressives à l'égard de Jésus n'était pas lui-même. Le récit de cet esprit mauvais qui le quitte a une seule signification : il nous dit qu'un homme n'est pas mauvais en soi. Que la nature humaine ne porte pas le mal en elle, jamais. Un être humain qui semble profondément mauvais et habité par le diable n'est tout simplement pas lui-même : il n'a pas reçu la grâce du Christ, la grâce qui nous fait à l'image et à la ressemblance de notre Créateur. La grâce du baptême, qui passe par la croix, par la mort de l'homme déchu et la résurrection de l'homme nouveau.
Ce récit nous enseigne donc un point essentiel : la nature humaine n'est pas mauvaise. Si un homme semble habité par le mal, on ne peut pas le condamner parce qu'il serait mauvais. Le mal, la volonté de faire souffrir, ou le désespoir qui parfois nous envahit, ne sont pas le fruit de notre nature ni même de notre volonté. Ils sont le résultat d'une absence et d'un vide. Le mal s'installe en nous quand la place de Dieu reste vide.
Voilà pourquoi Jésus répète que nous n'avons pas le droit de nous juger les uns les autres. Nous ne pouvons que nous tromper si nous décidons que l'un de nous est mauvais. Seul Dieu peut juger sans se tromper. Lui seul sait combien un homme peut être démoli au point de ne plus accrocher du tout à la grâce. Les prisons sont peuplées d'hommes et de femmes qui ont été détruits par la vie, avant de commettre des actes répréhensibles. Un esprit malin, un vide, s'est creusé en eux. Dans ce vide, ils se sont noyés de désespoir. Dieu le sait, lui qui scrute les cœurs. Alors quand il juge, il ne peut que pardonner.
La grâce de Dieu nous sauve, parce qu'elle nous met debout, elle fait de nous ce que nous devons être, ce que Dieu veut que nous soyons. Des hommes et des femmes accueillants à l'amour et capables de sauver les autres en leur transmettant cet amour, le principe de vie qui leur fait défaut. La source de cette grâce c'est le Christ, et c'est maintenant, dans l’eucharistie, qu'il vient se donner en abondance pour combler nos vides.
Fr. Benoît Delhaye o.p.




