Dominicains
province de France
  الصفحة الرئيسية > تأملات > تقديم كتب جديدة > كتب في الفلسفة
Le frère Pascal David enseigne la philosophie. Il vit au couvent de la Tourette.
envoyer
 
mailto
 
print
 
grossir
 
r�duire
Du Dieu des chrétiens, par Rémi Brague

Rémi BRAGUE, Du Dieu des chrétiens. Et d’un ou deux autres, Paris, Flammarion, 2008, 255 pages

Recension précédemment parue dans la revue Lumière et Vie.

Rémi Brague est professeur de philosophie médiévale à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris-I) et de philosophie des religions européennes à la Ludwig-Maximilian Universität de Münich. Après des travaux érudits sur Platon et Aristote, il publie Europe, la voie romaine en 1992, un essai important qui le fera connaître d’un large public. Ses recherches actuelles se donnent à lire en un triptyque : Brague s’interroge sur la manière dont les hommes se sont représentés « le monde » (La Sagesse du monde. Histoire de l’expérience humaine de l’univers, en 1999), puis la « loi » donnée par Dieu (La Loi de Dieu. Histoire philosophique d’une alliance, en 2005). Le troisième volume, à paraître bientôt, s’interrogera sur la manière dont l’homme a cherché à s’émanciper, historiquement, de la nature et de Dieu.

C’est comme philosophe et comme chrétien que Rémi Brague présente, dans ce livre, l’image que le christianisme donne de Dieu. Spécialiste non seulement de la doctrine chrétienne, mais aussi du judaïsme et de l’islam, il propose des mises en perspective intéressantes avec ces deux autres religions, tout en réfutant les expressions courantes qui mettent dans le même panier « les trois monothéismes », « les trois religions d’Abraham », ou encore « les trois religions du livre ». Le christianisme propose une image singulière et originale de Dieu, et c’est cette image que l’auteur veut présenter à ses lecteurs. Ce n’est pas un livre sur les chrétiens, ni sur l'Église, ni sur le christianisme, mais, comme le titre l’indique, sur Dieu. C’est un ouvrage qui bénéficie de la clarté et de la précision du philosophe, très informé et sans érudition inutile, dont la lecture est aisée et stimulante. Écrit à la première personne du singulier, dans un style alerte et dégagé, pédagogique sans être pontifiant, et sans s’interdire d’emprunter quelques exemples à sa vie privée, l’auteur offre un ouvrage engagé et un discret témoignage.

Que veut dire « connaître » lorsqu’il s’agit de Dieu ? C’est la question qu’il faut se poser d’abord. Dieu est un, c’est entendu, mais que veut dire « un » lorsqu’il s’agit de Dieu ? (ou : de la Trinité). Dieu est Père, mais de quelle paternité s’agit-il ? (ou : la paternité de Dieu, ce n’est pas la virilité de l’homme). Dieu communique, il crée, il parle, il s’incarne, mais comment cette parole s’adresse-t-elle à l’homme ? (ou : de la liberté de l’homme devant la Parole de Dieu). Dieu parle. Ou, plutôt, il a parlé, il a tout dit, il n’a plus rien à dire. Alors que faire, lorsque tout est dit ?

Les deux derniers chapitres, peut-être les plus stimulants, présentent « un Dieu qui ne nous demande rien » et « qui pardonne les péchés ». À Dieu, nous ne devons rien, parce que s’il nous donne tout, il ne nous demande pas de nous conduire de telle ou telle manière. Le christianisme n’est pas « une sorte de morale ». Il n’y a pas de « morale chrétienne ». C’est Monsieur Homais (et les imbéciles) qui croient que le christianisme a « introduit dans le monde une morale ». Dieu attend de nous que nous choisissions le bien et la vie et il délivre de ce qui fausse et blesse la vie et la liberté. Autrement dit, le Dieu des chrétiens est celui qui pardonne les péchés (le péché suppose le pardon), à condition que je reconnaisse mon péché (comme le mien) et que j’accepte le pardon de Dieu. « À chacun de nous, donc, de se demander : suis-je sûr de vouloir le Bien ? suis-je sûr que c’est vraiment Dieu qui m’intéresse ? »

Dieu ne parle plus. Dieu n’est plus là. Il n’est nulle part. C’est le constat d’un monde désenchanté que fait et qui fait notre modernité. Nietzsche a théorisé cette mort de Dieu. Mais, bien avant Nietzsche, Jean de la Croix, mystique espagnol de la seconde moitié du XVIe siècle, a affirmé et donné les raisons de l’absence de Dieu, d’un Dieu justement « réduit au silence ». Rémi Brague consacre de très belles pages à la Montée du mont Carmel. Quelle est la droite façon de faire l’expérience de Dieu ? Et si Dieu n’était pas là où l’on croit ? Il faut relire Jean de la Croix. Dieu a déjà « tout dit » en « son unique Parole », à nous de savoir l’écouter.

Ce livre demande un effort d’attention, mais aucune connaissance préalable de ce dont il est question. Le lecteur y approfondira et renouvellera sa compréhension de Dieu, que ce soit le Dieu avec et pour lequel il vit ou que ce soit celui « des chrétiens ».

Pascal David