Mgr Pierre Raffin est évêque de Metz depuis 1987. Il est un fils de la province dominicaine de France.
C’est le 14 septembre, fête de l’Exaltation de la sainte Croix et début du Carême monastique, qu’entre en vigueur le Motu proprio Summorum Pontificum, promulgué le 7 juillet dernier. Cette mise en application modifiera-t-elle profondément le paysage liturgique de l’Église en France ? Il est encore trop tôt pour le dire. En ce qui me concerne, je n’ai à ce jour reçu aucune demande ni de prêtres, ni de fidèles souhaitant la célébration de la messe selon le Missel romain de 1962.
Comme l’explique longuement le pape Benoît XVI dans sa lettre aux évêques, l’élargissement de l’usage de la messe tridentine est essentiellement motivé par la promotion de l’unité au sein de l’Église catholique et avec ceux qui, comme les disciples de Mgr Lefebvre, s’en sont séparés. La générosité de Benoît XVI, que nous sommes invités à faire nôtre, sera-t-elle récompensée ? Il est encore trop tôt pour le dire. Les premières réactions des lefebvristes montrent plutôt qu’il n’en est rien et que le problème est ailleurs, dans une acceptation globale des apports du 2e Concile du Vatican.
Le Motu proprio Summorum Pontificum, en principe, ne porte pas atteinte bien au contraire à la légitimité de la réforme liturgique du 2ème Concile du Vatican, puisqu’il rappelle, dans la continuité de l’Exhortation apostolique Sacramentum caritatis, que l’Ordo Missae de 1970 est la forme ordinaire, c’est-à-dire habituelle, de la célébration de la messe dans l’Eglise latine.
La réforme liturgique de Vatican II n’est pas survenue tout à coup de la démangeaison de quelques excités qui en auraient convaincu les pères du Concile. Quand on lit l’excellente thèse de doctorat en théologie de Dom Solaberrieta, moine de Belloc (1), on est saisi par la cohérence de cette réforme, préparée dès le pontificat de saint Pie X, fortement engagée par Pie XII et Jean XXIII. Les pasteurs et les liturgistes qui ont alors œuvré étaient des hommes compétents et responsables, convaincus que la liturgie devait retrouver sa source jaillissante pour nourrir la foi du peuple chrétien. La réforme du triduum pascal et notamment de la vigile pascale sous le pontificat de Pie XII en est l’exemple le plus flagrant.
Méconnaître cette histoire et la réponse qu’a voulu apporter Vatican II, sous prétexte d’abus réels et regrettables dans la mise en œuvre ou de traductions approximatives, comme semblent s’y obstiner certains chrétiens en communion ou non avec l’Église catholique, est, à notre avis, faire preuve d’un aveuglement inquiétant. Que les abus, encore une fois réels et regrettables, aient blessé la sensibilité de certains catholiques est une chose et qu’à cause de cette sensibilité blessée on récuse la cohérence de la réforme d’un Concile en est une autre. Le critère de l’authenticité liturgique est-il celui de la sensibilité religieuse ou celui de la conformité à la Tradition – reconnue par un Concile œcuménique sujet du pouvoir suprême et plénier sur l’Église tout entière (CIC 336) ? Un expert en liturgie faisait remarquer récemment que l’Ordo missae tridentin était davantage en consonance avec l’ecclésiologie du Pseudo-Denys, et celui de Paul VI avec celle de saint Augustin, qui est par ailleurs l’ecclésiologie de Lumen gentium et d’autres documents de Vatican II. Sans faire totalement mienne cette interprétation, j’y reconnais du vrai.
Dès lors, la pédagogie pastorale de notre Église doit s’appliquer d’une part à respecter absolument les formes liturgiques prescrites et d’autre part à en expliquer à temps et à contretemps la pertinence, ce qui hélas hier n’a pas toujours été fait. Nul n’est propriétaire de la liturgie que l’Église s’est donné par ses instances normales de gouvernement, nul par conséquent ne peut l’organiser à sa convenance en dehors des normes d’adaptation prévues par le droit. Mais, en ce domaine, je le répète, la sensibilité religieuse ne saurait être la seule à guider notre praxis.
Le Motu proprio Summorum Pontificum n’aura atteint son but que s’il permet à tous les catholiques d’entrer dans une intelligence renouvelée de la célébration eucharistique et que si chacun accepte de revoir des positions souvent trop hâtivement acquises. De part et d’autre, on doit progresser dans la compréhension du mouvement liturgique et de la réforme liturgique du XXe siècle. L’oubli actuel parfois quasi total de la langue latine au profit des seules langues vivantes, au nom du 2ème Concile du Vatican, est, à mes yeux, l’un des signes typiques de l’exclusivisme, voire de l’intolérance de certains.
Merci à Benoît XVI de nous inviter à aller plus profond, il y va non seulement de la charité vécue entre les membres d’une même Église, mais encore de la vérité de la foi.
Le 10 septembre 2007
+ fr. Pierre RAFFIN, o.p.
évêque de Metz
1. B.-.M. SOLABERRIETA – Mgr Martimort : une pastorale liturgique fondée sur des études historiques et théologiques avant le Concile Vatican II. Thèse de doctorat en théologie, I.C. de Toulouse.
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